Mariage homosexuel : La fin d’une certaine idée de la République

septembre 21, 2012 § Poster un commentaire

Communautarisme, discrimination positive, rupture avec la tradition républicaine du droit naturel et abandon du principe de l’intérêt de l’enfant au profit du désir d’enfant, telles sont les remises en cause fondamentales de notre idéal républicain par le projet de loi sur le mariage et l’adoption d’enfants pour les couples de même sexe.

Article publié dans le Figaro du 18 septembre 2012

L’amour rend aveugle et à trop vouloir bien faire, on finit par tout détruire. C’est le paradoxe du projet de loi sur le mariage et l’adoption d’enfants pour les couples de même sexe. En effet, en souhaitant légitimement défendre les discriminations subies à raison de leur orientation sexuelle et assurer une meilleure reconnaissance des droits des couples de même sexe, les solutions proposées par le gouvernement sont une remise en cause fondamentale des principes essentiels de la République française que sont le refus du communautarisme et de la discrimination positive et le respect de la tradition juridique fondée sur le droit naturel et du principe de l’intérêt de l’enfant.

La première remise en cause fondamentale est celle de la reconnaissance en tant que telle de la communauté homosexuelle en lui attribuant des droits spécifiques en matière de filiation. Or, depuis 1789, rompant ainsi avec la monarchie, la République n’a reconnu des droits qu’à des individus se refusant toujours à tout communautarisme, considéré comme contraire à la liberté intrinsèque reconnue à chaque personne. Le risque majeur de cette reconnaissance de la communauté homosexuelle est d’ouvrir la voie à tous les communautarismes politique, social, culturel, religieux ou ethnique.

La deuxième remise en cause est celle de la rupture d’égalité entre les citoyens par la discrimination positive. En effet, contrairement à l’idée généralement émise, ce projet ne répond pas à une exigence d’égalité, mais, au contraire, est la reconnaissance d’une discrimination positive conférant plus de droits à une communauté donnée ; créant de fait une fausse égalité, qui n’est que le masque d’une inégalité qui ne dit pas son nom. En effet, contrairement à ce qui est affirmé dans un syllogisme trompeur, le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe ne sont pas l’égalité des droits, mais des droits supplémentaires pour cette communauté. Pourquoi la République accorderait-elle plus de droits aux couples de même sexe qu’aux autres citoyens ? Plus de droits qu’à un parent isolé ? Plus de droits qu’un couple ayant des difficultés à avoir un enfant ? Plus de droits à un couple qui souhaitent adopter ?

La troisième remise en cause fondamentale est celle de notre tradition juridique fondée sur le droit naturel qui est le fondement même de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. En vertu de cette tradition juridique, la République a toujours reconnu des droits fondés sur la nature humaine à chaque individu ; ce qui a notamment permis de les considérer comme universels et intemporels. En accordant plus de droits que la nature n’en a conférés, l’actuel projet de loi s’extrait de cette tradition juridique en accordant notamment des droits relatifs à la filiation dans le cadre du mariage de personnes du même sexe. Les conséquences seraient particulièrement dangereuses permettant l’attribution de droits en déconnexion totale avec la réalité et la condition humaines.

La quatrième rupture est la remise en cause d’un principe essentiel qui est au cœur de notre conception de la condition humaine, à savoir l’intérêt de l’enfant. En effet, à défaut de pouvoir se défendre en raison de son âge, le juge est, en France, garant de l’intérêt de l’enfant. C’est notamment le cas en matière de placement d’enfant en cas de maltraitance ou de divorce au moment de décider de la garde de l’enfant. Or, en légitimant le désir d’enfant (ce qui a toujours été refusé aux parents ayant des difficultés à enfanter), l’actuel projet de loi remet en cause notre conception républicaine du respect dû à chaque individu dans son intégrité, son irréductibilité et sa personne. En effet, la République s’est toujours refusée à ce qu’un individu fasse primer son propre intérêt sur celui d’un autre, même d’un parent sur son enfant. La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres.

C’est pourquoi, la voie choisie par le gouvernement signe la fin d’une certaine idée de la République héritée de la Révolution française et encourt la censure du Conseil constitutionnel, sauf à renoncer définitivement aux principes contenus dans le préambule de notre constitution.

Pourtant, il existe des solutions juridiques adaptées qui permettraient dans le respect de nos principes républicains d’assurer aux homosexuels une vraie égalité des droits, notamment en alignant la forme (passage devant le maire) et les droits (hors les questions de filiation) du PACS sur celle du mariage (ce qui est déjà largement le cas) et en assurant le contrôle du juge, gardien des libertés individuelles, sur toutes les questions de filiation pour les couples ne pouvant naturellement avoir d’enfant au regard du seul critère de l’intérêt de l’enfant.

Ces solutions ont l’avantage de satisfaire toutes les parties raisonnables de ce débat et, rendant ainsi la vue à certains, de concilier l’amour de la République avec celui de la défense très voltairienne de tout individu en raison de son orientation sexuelle ; évitant ainsi une remise en cause inutile de notre idéal républicain et nous préservant des dérives contre lesquelles la République s’est battue depuis plus de deux cents ans au service d’une certaine idée de la liberté et de la condition humaine.

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Clemenceau versus Jules Ferry

mai 14, 2012 § Poster un commentaire

Petit extrait de mon livre consacré à Georges Clemenceau et Claude Monet aux éditions Gallimard pour éviter les malentendus trop entendus ces derniers jours que Clemenceau s’opposait pour des raisons politiques à Jules Ferry, mais était sur le fond d’accord avec le colonialisme. Un peu d’érudition ne fera pas de mal à certains :

Extraits « Ferry défend la politique coloniale la parant de buts civilisateur : « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Le but politique est aussi mis en avant : « La France ne peut être seulement un pays libre ; elle doit aussi être un grand pays, exerçant sur les destinées de l’Europe toute l’influence qui lui appartient, elle doit répandre cette influence sur le monde, et porter où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie. » Clemenceau sonne la charge. Ferry, épuisé, finit par démissionner. Gambetta le remplace. Il reste deux mois et demi. Clemenceau est à la manœuvre. Freycinet tente également sa chance. Il reste 5 mois. Clemenceau continue de dénoncer la colonisation : « N’est-il pas étrange que l’on recommence à parler des races au moment où elles se mêlent de plus en plus et où l’unité de leur caractère paraît singulièrement compromise ? La vérité, c’est qu’il y a des peuples qui rêvent de domination universelle, soit par la propagande des idées, soit par la conquête matérielle. » Pendant toute la législature, Clemenceau ne cesse de s’opposer à la colonisation. En mars 1885, alors que de nouveaux crédits sont demandés pour le Tonkin par Ferry, Clemenceau explose : « Tout débat est fini entre nous ; nous ne voulons plus vous entendre ; nous ne pouvons plus discuter avec vous des grands intérêts de la patrie. […] Ce ne sont plus des ministres que j’ai devant moi, ce sont des accusés de haute trahison sur lesquels, s’il subsiste encore en France un principe de responsabilité et de justice, la main de la loi ne tardera pas à s’abattre. » Les crédits ne sont pas votés. Ferry est désavoué. Sonné. Terrassé. Il ne reviendra plus au pouvoir. Clemenceau se chargeant de lui barrer la route systématiquement ; faisant même élire Sadi Carnot à la présidence de la République : « Je vote pour le plus bête. » Et le 30 juillet 1885, Clemenceau de conclure : « Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares, et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, et le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur. Voilà l’histoire de notre civilisation […]. Non, il n’y a pas de droit de nations dites inférieures. […] N’essayons pas de revêtir la violence [du colonisateur] du nom hypocrite de civilisation ; ne parlons pas de droit, de devoir ! »

Le trader et l’intellectuel, la fin d’une exception française, d’Isabelle ALBERT : à lire

avril 25, 2012 § Poster un commentaire

In memoriam de la petite élite…

février 20, 2012 § Poster un commentaire

Dans le discours de Bayeux du 16 juin 1946, le général de Gaulle rappelait que le salut en 1940 était justement venu d’une élite :

« Le salut devait venir d’ailleurs. Il vint, d’abord, d’une élite, spontanément jaillie des profondeurs de la nation et qui, bien au-dessus de toute préoccupation de parti ou de classe, se dévoua au combat pour la libération, la grandeur et la rénovation de la France. Sentiment de sa supériorité morale, conscience d’exercer une sorte de sacerdoce du sacrifice et de l’exemple, passion du risque et de l’entreprise, mépris des agitations, prétentions, surenchères, confiance souveraine en la force et en la ruse de sa puissante conjuration aussi bien qu’en la victoire et en l’avenir de la patrie, telle fut la psychologie de cette élite partie de rien et qui, malgré de lourdes pertes, devait entraîner derrière elle tout l’Empire et toute la France. »

« Et si le nazisme n’était pas une monstruosité inhumaine ? S’il était humain ? S’il était un aveu, une vérité cachée, refoulée, camouflée, niée, tapie au fond de nous-mêmes, mais qui finit toujours par resurgir ? Les Allemands, bien sûr, oui, les Allemands… C’est leur tour, dans l’histoire, et voilà tout. On verra bien, après la guerre, une fois l’Allemagne vaincue et le nazisme enfui ou enfoui, si d’autres peuples, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique, ne viendront pas prendre la relève. » Les cerfs-volants, Romain Gary

août 2, 2011 § Poster un commentaire

Les cerfs volants de Romain Gary : A lire absolument…

Quatrième de couverture : « Pour Ludo le narrateur, l’unique amour de sa vie commence à l’âge de dix ans, en 1930, lorsqu’il aperçoit dans la forêt de sa Normandie natale la petite Lila Bronicka, aristocrate polonaise passant ses vacances avec ses parents. De-puis la mort des siens, le jeune garçon a pour tuteur son oncle Ambroise Fleury dit  » le facteur timbré  » parce qu’il fabrique de merveilleux cerfs-volants connus dans le mon-de entier. Doué de l’exceptionnelle mémoire  » historique de tous les siens, fidèle aux valeurs de  » l’enseignement public obligatoire « , le petit Normand n’oubliera jamais Lila. Il essaie de s’en rendre digne, étudie, souffre de jalousie à cause du bel Allemand Hans von Schwede, devient le secrétaire du comte Bronicki avant le départ de la famille en Pologne, où il les rejoint au mois de juin 1939, juste avant l’explosion de la Seconde Guerre mondiale qui l’oblige à rentrer en France. Alors la séparation commence pour les très jeunes amants… Pour traverser les épreuves, défendre son pays et les valeurs humaines, pour retrouver son amour, Ludo sera toujours soutenu par l’image des grands cerfs-volants, leur symbole d’audace, de poésie et de liberté inscrit dans le ciel. »

« Se revendiquer comme homme de droite ou comme homme de gauche ne sont jamais que deux des innombrables façons qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile » Ortega y Gasset

mai 14, 2011 § Poster un commentaire

Le 9 mai 1883 naît à Madrid José Ortega y Gasset. Brillant élève des Jésuites à Miraflores del Palo, près de Malaga, il perd la foi catholique sous la double influence de Renan et du « modernisme » religieux. Après avoir suivi les cours de droit et de philosophie d’une université de Bilbao, il publie une thèse de doctorat intitulée Les terreurs en l’an mille. Ce sera ensuite une série de séjours à Leipzig, à Berlin, à Marburg-am-Lahn. Fondateur de revues d’idées (Espana, El Sol, Revista de Occidente), hostile aux régimes autoritaires, il réagit en s’engageant personnellement. En 1931, il est élu député et fonde avec Maranon et Perez de Ayala un groupe parlementaire intitulé Al servicio de la Republica.

Cette aventure le déçoit. Aucune unité de vues ne le lie à ses compagnons de combat et il estime plus sage de se retirer de la scène politique. Désormais, il est convaincu que les intellectuels n’ont pas à chercher le pouvoir. Aux jeunes gens de tous les horizons politiques qui viennent lui demander des conseils, il répond : « Je sais — et vous aussi le saurez, dans quelques années — que tous les mouvements caractéristiques de notre époque sont historiquement faux et vont au devant d’un échec catastrophique ». Ortega craint la violence de ce qu’il appelait le juvénilisme, conséquence de l’avènement des masses : au cours du XIXe siècle, la population européenne a triplé. Cette démographie galopante ne pouvait que provoquer le rabaissement généralisé du niveau culturel et spirituel et, par voie de conséquence, l’avènement d’un homme moyen dont le comportement est comparable à celui d’un primitif transplanté dans une vieille cité.

À 15 ans, Ortega a vécu l’épouvantable défaite de 1898, qui oblige son pays à céder Cuba, les Philippines et Porto Rico aux Américains. C’est la fin d’une grande puissance coloniale. Cette décadence appelle un renouveau, mais encore faut-il en découvrir les causes. Ortega constate que l’Espagne a perdu sa cohésion et son unité, qu’elle n’a plus de projet susceptible de transcender l’individualisme des hommes ou des groupes ; et, surtout, qu’elle n’a plus d’élites clairvoyantes, dignes de rassembler et de diriger les masses. Cette dialectique masse-élites fera l’objet d’un livre : La Espana invertebrada (1922). Les mêmes arguments seront élevés à la dimension européenne dans ce qui deviendra l’essai le plus célèbre du philosophe, La révolte des masses, paru en 1930.

Pour être totalement espagnol, il faut être européen et Weltbürger (citoyen du monde). Contrairement à l’Allemand qui, dans son éveil spirituel, se retrouve seul et perçoit les événements extérieurs comme « un morne fracas cosmique qui heurte les rochers de son insularité égotique », l’homme du Sud éveille d’emblée sur l’agoraet doit se libérer des imbrications sociales pour retrouver la solitude créatrice. S’inspirant de Jung, Ortega pose donc l’Espagnol comme l’homme de la spontanéité, aux réflexes rapides mais superficiels et parfois irréfléchis. L’Allemand, lui, réagit lentement mais les stimuli qui le frappent sont longuement assimilés dans son intériorité avant de susciter une réponse globale.

Ortega oppose la raison vitale à la raison pure de la philosophie allemande qu’il a côtoyée dans les universités d’Outre-Rhin. Pour Leibniz, Kant, Fichte ou Hegel, le monde n’est qu’un vaste chaos que la pensée doit ordonner. Ortega admet l’existence d’un moi libre et conscient qui ordonne rationnellement les choses, mais il conteste le finalisme implicite de l’idéalisme allemand et donne priorité à la vie.

Malgré ces divergences, il ne fait aucun doute que c’est en Allemagne qu’Ortega a trouvé les penseurs qui partageaient sa sensibilité profonde. À Berlin, par ex., Georg Simmel, dont il a suivi les cours, enseignait que certaines valeurs ont effectivement une validité objective et absolue, et que le relativisme de notre perception des valeurs n’est, en fait, qu’un regard perspectiviste, et donc limité, jeté sur la vérité absolue. Les réflexions que cet enseignement a inspirées à Ortega sont rassemblées dans son ouvrage El tema de nuestro tiempo(1923). Entre le relativisme, qui engendre le scepticisme, et le rationalisme, qui est quête d’absolu, il faut ouvrir une troisiéme voie. L’entendement ne se laisse pas traverser passivement, mais il n’altère pas non plus ce qu’il appréhende. Sa fonction est clairement sélective : il retient du réel tous les éléments qui s’accommodent de son appareil récepteur, tandis que les autres lui échappent. Une telle vision est radicalement pluraliste. D’un point de vue anthropologique, cela signifie que chaque peuple, à chaque époque, est prédisposé à jouir de tel ou tel aspect du monde. Les perspectives sont les composantes de la réalité. Elles ne sont nullement déformantes, elles constituent l’organisation même du réel. « Une réalité, écrit Ortega, qui, aperçue de n’importe quel point de vue, s’avérerait toujours identique, c’est là un concept absurde ».

Nietzsche a appris à Ortega l’idée d’une vitalité corporelle qui sous-tend toute expression vitale, même la plus spiritualisée. Cette vitalité corporelle est elle-même soumise à un rythme sinusoïdal, fait de chutes et d’ascensions. S’il estime que Nietzsche a eu tort de traduire sa pensée en des termes trop zoologiques, somatiques ou biologiques, Ortega ne rejette pas pour autant les prophéties intuitivement géniales du solitaire de Sils-Maria : le temps qu’il avait annoncé est le nôtre. À nous de le vivre.

L’attitude d’Ortega face à la tradition phénoménologique et existentialiste allemande est plus révélatrice encore de sa propre démarche. La phénoménologie de Husserl aurait, selon lui, raté la vocation qu’elle ambitionnait initialement. La volonté de saisir les phénomènes dans lesquels la pensée s’enracine, s’est estompée pour retomber dans une sorte de rationalisme cartésien. Dés que Husserl s’est mis à parler de « conscience pure », il a escamoté la réalité et déréalisé le monde que l’homme doit affronter.

Ortega est plus proche des thèses que Heidegger avait défendues dans Sein und Zeit (1927). La vie comme inquiétude, comme souci, comme insécurité et la culture comme recherche de sécurité étaient des idées qu’il avait déjà approchées dans son livre Meditaciones del Quijote (1914). Le philosophe espagnol a toujours prétendu ne jamais avoir été influencé par Heidegger. Quoi qu’il en soit — et malgré les affinités existant entre les deux hommes — la controverse s’engagera assez rapidement. Dans L’évolution de la théorie déductive et l’idée de principe chez Leibniz, Ortega conteste l’interprétation heideggerienne du concept d’Être. L’Allemand se serait abusé sur la place de l’ontologie dans la pensée grecque et, pour Ortega, il n’est pas certain que l’homme se soit toujours interrogé sur l’Être. Heidegger aurait dû cerner davantage le sens de ce mot. Il aurait fallu se demander comment et pourquoi la spéculation sur l’Être est survenue en Grèce depuis Parménide. La linguistique, qu’interpelle Ortega, nous apprend que ce verbe est l’un des plus récents qui soient. Dans presque toutes les langues, il est formé de racines aux origines les plus diverses, ce qui souligne son caractère éminemment occasionnel et accidentel. Ortega reproche à Heidegger de ne pas avoir correctement perçu le côté dynamique de la conception grecque de l’Être, comme activité ou actualité.

Il est insoutenable, dit Ortega, de réserver à l’homme seul, le privilège exclusif de s’éprouver comme un être « problématique ». L’animal peut, lui aussi, se sentir en péril, vivre en alerte perpétuelle. La déréliction et le pessimisme heideggeriens, qui suscitent la fameuse angoisse des existentialistes, peut entraîner une réaction positive de libération et d’énergie salutaire. Ortega ne conteste donc pas le côté dramatique de l’existence, mais il refuse de définir la vie par ce seul aspect. S’il ne faut pas verser dans l’optimisme béat, s’il faut percevoir la terrible négativité qui gît au tréfonds du monde, la tâche du philosophe est de militer dynamiquement contre ce destin.

L’angoisse et l’infinie « allégresse du monde » cohabitent en chacun de nous. Il faut prendre en compte ces deux aspects si contrastés de la vie, si l’on ne veut pas se condamner à porter sur celle-ci un regard hémiplégique et réducteur. Ortega conteste cet existentialisme qui ne veut percevoir le monde que comme une noire crevasse et qui n’a d’intérêt que pour le malaise, l’abîme ou le néant. La vivacité hispanique qui habite le philosophe lui fait refuser cette philosophie macabre, cette manie germanique des profondeurs. Sa philosophie veut être, entre les profondeurs et la surface de l’Être, un perpétuel aller-retour.

Après cette initiation universitaire au monde philosophique allemand, Ortega s’est donné pour tâche d’initier la jeunesse d’Espagne à la pensée européenne. Par son labeur incessant, par le nombre important de traductions qu’il a fait publier, par la concision de ses textes, il a permis aux étudiants espagnols de comprendre l’actualité philosophique. Mais il ne s’est pas contenté de cette mission académique. Il souhaitait en effet que ce savoir soit mis au service de la société espagnole et qu’il ait un impact sur la vie politique de son pays.

« Toute ma vie, toute mon œuvre a été au service de l’Espagne ». La monarchie décadente, le pouvoir exorbitant de l’aristocratie et du clergé, ces formes désuètes et mortes, exigeaient des innovations. Dans La Espana invertebrada, Ortega explique que toute nation se forme autour d’un « projet qui suggère un mode de vie en commun ». C’est par de tels projets que se réalise la phase ascendante d’intégration des unités sociales. La ruine des nations survient lorsque le processus inverse, la désintégration, se met en marche. Alors, les parties, jadis intégrées par le projet initial, se détachent successivement de la vie commune et s’affaiblissent dans une isolation stérile. C’est quand une nation a oublié le projet qui l’animait qu’elle doit recevoir le qualificatif d’invertébrée.

En 1580, pendant le règne du roi Philippe II, l’union de la Castille et de l’Aragon a permis de « lancer l’énergie espagnole aux quatre vents pour inonder la planète et créer un empire d’une superficie jamais encore atteinte dans l’Histoire ». La désagrégation, pourtant, n’a pas tardé. Les zones périphériques se sont détachées les premières : les Pays-Bas, Milan, Naples. Au début du XIXe siècle, les colonies sud-américaines acquièrent leur indépendance et l’Espagne se voit réduite à son espace péninsulaire. Après 1898, le séparatisme et le régionalisme entameront l’unité intérieure.

Sur le plan social, l’Espagne perd également son « squelette ». Les diverses classes sociales deviennent des entités hermétiques. Les militaires, les ouvriers, les intellectuels, les politiciens perdent contact les uns avec les autres. Chacun de ces groupes sociaux reste persuadé « d’être l’unique groupe existant, d’être un tout et letout ». Ainsi, les militaires déclenchent des pronunciamentos, la classe ouvrière s’exerce à l’action directe et, au bout du compte, surgit le chaos. Au sein même des groupes sociaux, Ortega, à l’instar du sociologue italien Vilfredo Pareto, distingue une minorité d’individus exemplaires, qui ont des qualités de dirigeants et une masse qui, en période ascendante d’intégration, les suit et, en période de désintégration, refuse toute hiérarchie interne au groupe. L’élite qui survit à la désintégration devient alors indigne de sa tâche.

Ortega a rêvé de forger une élite nouvelle avec des hommes venus de toutes les classes, et de sortir ainsi l’Espagne de son marasme. Ses idées politiques avaient le mérite d’une extraordinaire limpidité que l’on retrouve d’ailleurs dans toutes ses œuvres, mais elles heurtaient de front une société dominée par les conflits d’intérêts, dans laquelle les hommes au pouvoir utilisaient toutes les potentialités de l’irrationnel pour conserver leurs privilèges.

Comme Miguel de Unamuno, Ortega a opté pour un « libéralisme » hispanique opposé aux totalitarismes d’un XXesiècle à la recherche de stabilités définitives. « Ni le bolchevisme, ni le fascisme, écrit-il, ne résument tout le passé, condition indispensable pour le surmonter ». Ces deux totalitarismes sont des phénomènes de l’âge des « masses » qui a fait perdre aux hommes toute « conscience historique ».

Pour acquérir cette conscience, nécessaire à l’équilibre de toute société politique, Ortega suggère l’enseignement d’une philosophie humaniste qui marquera l’avènement d’hommes nouveaux, conscients des impératifs de l’époque, parce que dépositaires d’une mémoire historique effective. Le bolchevisme et le fascisme se bornent, écrit-il, à nier la validité des institutions libérales sans se rendre compte que cette négation peut les conduire à des positions anachroniques. Il faut plutôt dépasser le libéralisme, en assimilant les acquis spirituels de cette idéologie politique polymorphe.

L’anti-totalitarisme d’Ortega s’accompagne d’une sévère critique des postulats rationalistes de la démocratie libérale. Il est convaincu que seule la sélection permettra de « gouverner les esprits » et d’« orienter les volontés ». L’homme, pense-t-il, n’est jamais motivé par des « idées pures » mais par des sentiments et des associations d’images. C’est de la vie — et de la vie seule — qu’émerge la raison.

On a maintes fois insisté sur l’influence qu’Ortega a exercé sur la pensée du chef phalangiste José Antonio Primo de Rivera. Ce dernier a effectivement rendu hommage à la pensée du philosophe, tout en lui reprochant de ne pas assumer d’engagement politique cohérent. Ortega avait choisi le combat politique lors de l’avènement de la République, mais n’en avait tiré que des déceptions. Les années 30 auraient dû, estimait José Antonio, entendre sa voix prophétique et énergique. Cette volonté de se retirer « au-dessus de la mêlée » est sans doute une erreur que l’Espagne paie aujourd’hui encore, parce que le franquisme catholique était foncièrement incapable de traduire dans les faits politiques cette troisième voie suggérée par Ortega et voulue par José Antonio.

Lorsque la guerre civile éclate en 1936, le philosophe choisit le chemin de l’exil. Cet exil, commencé à Paris et en Hollande, se poursuit au Portugal et en Argentine. En 1946, il se réinstalle à Madrid, boude le régime qui n’a réussit qu’à restaurer sans innover, et crée l’Instituto de Humanidades. Désormais, il fait la plupart de ses conférences en Allemagne où ses idées sont davantage lues et discutées. En 1950, à Baden-Baden, il rencontre Heidegger pour lui faire part de vivo de ses critiques. Il meurt le 17 octobre 1955.

La confrontation d’Ortega avec le monde effervescent de la politique correspond à la désorientation que vécurent les idéaux humanistes et libéraux dans la première moitié de ce siècle. Son cas est semblable à celui de Benedetto Crocce en Italie. Pour les deux hommes, le libéralisme apparaissait comme un système marqué par la tolérance, qui dépassait les autres idéologies parce qu’il accueillait toutes les vérités dans un cercle plus large, les replaçait là où elles pouvaient s’avérer utiles, et convertissait les éléments jugés arbitraires et fantaisistes en problèmes et en solutions logiques. Tout rejet du polymorphisme leur apparaissait comme stérile.

Ortega et Croce souhaitaient une tolérance active, un refus des illusions, la lucidité pour que l’homme ne se constitue pas prisonnier d’une utopie et ne revendique pas la fin de l’histoire. Malheureusement, le libéralisme n’était pas ce qu’il croyait. C’est lui qui nous impose, aujourd’hui, la mortelle tiédeur que ni Ortega ni Croce ne souhaitaient.

► Robert Steuckers, éléments n°40, hiver 1981.

« Etre différent de ce que l’on est est le désir le plus néfaste qui puisse brûler le coeur des hommes. Car la vie n’est supportable qu’à la condition de se résigner à n’être que ce que nous sommes à notre sens et à celui du monde. » Sándor Márai

avril 18, 2011 § Poster un commentaire

 

La littérature hongroise était, il n’y a encore que quelques années, peu connue en France. Pourquoi ? D’une part, parce qu’il existe peu de traducteurs magyars ; d’autre part, parce que de nombreux auteurs furent censurés du temps du communisme. Sándor Márai, lui-même, l’une des plus grandes voix de la littérature européenne, ne fut découvert que dans les années 90. Et, ce, pour une raison supplémentaire : en 1956 les Soviétiques ayant écrasé le soulèvement des insurgés hongrois, il s’était refusé à ce que ses ouvrages soient publiés en Hongrie aussi longtemps que ceux-ci y demeureraient. Heureusement sa renommée a, depuis lors, rattrapé le temps perdu et il est devenu un classique pour les nouvelles générations. Aujourd’hui, ses romans ne cessent de rencontrer une audience de plus en plus large et d’être re-publiés.

De son vrai nom Sandor Grosschmied de Mára, il a été un témoin engagé dans son siècle, relais de ses tragédies et de ses bouleversements, par ailleurs grand admirateur de Kafka, il mène une vie presque aussi romanesque que ses héros, marquée par la résistance (au nazisme puis au communisme), la disgrâce et l’exil.

Né à Kassa en 1900, dans une famille de la grande bourgeoisie d’origine allemande, il fit ses études à Leipzig, puis vécut à Francfort et Berlin, avant de rentrer dans son pays. Confession d’un bourgeois, son premier livre, lui valut une célébrité immédiate en Hongrie. Il y raconte la vie d’un monde en train de disparaître. Vision prémonitoire de ce qui se prépare : l’invasion des armées allemandes et les crimes du nazisme. Il écrivit ensuite des poèmes, des nouvelles, des pièces de théâtre et des récits de voyage, mais se garda bien d’appartenir à une quelconque coterie littéraire. Il fera toujours cavalier seul.

Opposé à toute forme de domination politique, il se refusera avec détermination à une Hongrie alliée à l’Allemagne nazie et envisagera très tôt de voyager dans une Europe qui, sous ses yeux, commencait à se défaire. Journaliste, il choisit une vie d’errance et se fait d’ores et déjà le mémorialiste d’une société perdue et le chroniqueur de la décadence austro-hongroise. Il saura décrire d’une plume nostalgique, mais sans complaisance, le milieu provincial et bourgeois très cultivé dans lequel il était né.

En 1948, l’Allemagne vaincue, c’est au tour des chars russes d’entrer dans Budapest et d’y écrire une nouvelle page sombre. Désespéré, l’écrivain choisit l’exil, d’abord en France et en Italie, puis en Californie où il s’installera définitivement. Il mourra à San Diego en 1989.

Sortie de son purgatoire, l’oeuvre flamboyante de ce hongrois ne cesse de nous frapper par la perspicacité de ses observations sur les peuples de la vieille Europe, la justesse de son trait, la fascinante complexité de ses personnages et l’élégance majestueuse de son style. Peu d’écrivains ont eu cette précision de plume, cette justesse de ton, inspiré par un sobre désespoir. Il écrira : « L’Europe centrale est un laboratoire de crépuscule « . 

Avec un talent qui émerveille et semble couler de source, l’auteur de Braises, Métamorphoses d’un mariage ou Le premier amour, reformule les sentiments et les choses pour leur conférer l’éclat du joyau. Se plonger dans l’un de ses livres suffit à vous transformer en otage fasciné et surpris de constater à chaque phrase, à chaque page, combien son monde qui pourtant plonge ses racines dans la Mitteleuropa du début du XXe siècle conserve une paradoxale actualité et une saisissante pertinence.

Les Braises, l’un de ses livres les plus connus, raconte les retrouvailles de deux vieillards qui furent dans leur jeunesse amoureux de la même femme. Au terme de leur existence et au coeur d’un château gothique passablement délabré, il se retrouvent, après plus de trente ans, pour un ultime face à face. Dialogue nourri de silences et de non-dits d’une force pathétique où s’affrontent deux conceptions de la vie, deux témoins d’un désordre annoncé. Roman sur l’amitié égarée, les amours impossibles, la douleur du vieillissement.

Métamorphoses d’un mariage nous décrit le conflit passionnant entre trois personnages, le mari, l’épouse etla servante. Peter, mal à l’aise dans son costume de bourgeois, se cherche une raison de vivre, bien qu’il ne soit pas prêt à se détacher de son héritage moral et matériel. Ce récit n’est pas pour autant un roman à thèse. Chacun des héros est rongé par le doute et l’écrivain y apparaît tour à tour comme le critique et le défenseur d’un monde qui s’écroule.

L’héritage d’Estherest un court texte d’une élégance et d’une sobriété admirables. L’héroïne vient de fêter ses cinquante ans et coule des jours paisibles dans sa demeure vétuste, lorsqu’une lettre de Lajos, son ancien amant, lui parvient. Il y a plus de vingt ans qu’il l’a quittée pour épouser sa soeur. Son retour n’en est pas moins pour elle facteur d’interrogations et d’émotions. Portraitiste éclairé, Marai se livre, dans cet ouvrage, à une évocation poignante du passé dans un décor suranné qui nous plonge dans une ambiance intensément poétique.

Divorce à Buda décrit les affres d’un divorce durant lequel vacillera l’amitié de deux hommes et où aura lieu une révélation en mesure de changer le cours d’une vie. Dans ce récit, l’écrivain révèle une fois de plus sa connaissance clinique de la nature humaine.

Mémoires de Hongrie furent rédigées 20 ans après les événements évoqués et composent une fresque saisissante de la Hongrie et de son Histoire. Marai y raconte l’entrée victorieuse des chars soviétiques et l’instauration du régime communiste avec un regard détaché de toute idée préconçue. Il nous apprend de quelle façon, après les horreurs du nazisme, le communisme vint parachever une oeuvre de déshumanisation.

 » Les Russes et les communistes – écrit-il – pourtant nous les avions vu de près…sans rencontrer parmi eux des hommes animés d’un véritable esprit messianique : sous couvert de justice sociale, ceux-là ne nous avaient apporté que de nouvelles formes d’exploitation. Pouvait-on espérer que cet ultimatum, agissant comme un catalyseur, donnerait naissance, à côté de deux grandes puissances, les Etats-Unis et l’Union Soviétique, apparues sur la scène de l’Histoire à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, à une autre Europe, véritable réserve d’humanisme dans un monde dominé par l’industrialisation et le militantisme, et prouvant, par sa seule existence, que le Tout est plus grand que les parties qui le composent ? »

Il y poursuit une réflexion éthique sur le rôle de l’écrivain face à l’histoire  » arbitraire, capricieuse et imprévisible« . Une méditation empreinte d’une constante remémoration qui convoque sur la scène culturelle quelques-uns des plus grands écrivains et poètes européens avec une lucidité jamais prise à défaut qui révèle sa maîtrise du récit et sa rare intelligence des situations.

« Et en toile de fond, grandissait sans fin, l’ombre de Proust, son oeuvre émerveillante, redoutable, infernale, dont les fumées sulfureuses couvraient jusqu’aux horreurs du siècle. Proust assurément le sommet de ce qui avait fleuri au cours du siècle dans la grande génération de la littérature française. Pourtant, et manifestement, le livre n’était plus ce qu’il avait été : ce lieu privilégié qui naguère faisait encore autorité et avait voix au chapitre dans les grandes affaires de l’humanité. ( … ) Non seulement parce que dans la conjoncture favorable de l’après-guerre, quelques mercantiles affamés de profits jetaient par wagons entiers du papier imprimé sur le marché. Mais aussi, parce que, selon le constat ultérieur de certains sages, et quelque fût le contenu du livre, la liturgie même de la lecture avait déjà été supplantée par celle, combien profane, de l’image. »

Brisé par la mort de sa femme, puis de son fils, il se donne la mort en 1989 à San Diego, quelques mois seulement avant la fin de la République populaire de Hongrie où il avait toujours refusé de retourner.

Source : http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/sandor-marai-une-oeuvre-49217, http://www.hebdo.ch/sandor_marai_a_mort_73048_.html

 

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