Mariage homosexuel : La fin d’une certaine idée de la République

septembre 21, 2012 § Poster un commentaire

Communautarisme, discrimination positive, rupture avec la tradition républicaine du droit naturel et abandon du principe de l’intérêt de l’enfant au profit du désir d’enfant, telles sont les remises en cause fondamentales de notre idéal républicain par le projet de loi sur le mariage et l’adoption d’enfants pour les couples de même sexe.

Article publié dans le Figaro du 18 septembre 2012

L’amour rend aveugle et à trop vouloir bien faire, on finit par tout détruire. C’est le paradoxe du projet de loi sur le mariage et l’adoption d’enfants pour les couples de même sexe. En effet, en souhaitant légitimement défendre les discriminations subies à raison de leur orientation sexuelle et assurer une meilleure reconnaissance des droits des couples de même sexe, les solutions proposées par le gouvernement sont une remise en cause fondamentale des principes essentiels de la République française que sont le refus du communautarisme et de la discrimination positive et le respect de la tradition juridique fondée sur le droit naturel et du principe de l’intérêt de l’enfant.

La première remise en cause fondamentale est celle de la reconnaissance en tant que telle de la communauté homosexuelle en lui attribuant des droits spécifiques en matière de filiation. Or, depuis 1789, rompant ainsi avec la monarchie, la République n’a reconnu des droits qu’à des individus se refusant toujours à tout communautarisme, considéré comme contraire à la liberté intrinsèque reconnue à chaque personne. Le risque majeur de cette reconnaissance de la communauté homosexuelle est d’ouvrir la voie à tous les communautarismes politique, social, culturel, religieux ou ethnique.

La deuxième remise en cause est celle de la rupture d’égalité entre les citoyens par la discrimination positive. En effet, contrairement à l’idée généralement émise, ce projet ne répond pas à une exigence d’égalité, mais, au contraire, est la reconnaissance d’une discrimination positive conférant plus de droits à une communauté donnée ; créant de fait une fausse égalité, qui n’est que le masque d’une inégalité qui ne dit pas son nom. En effet, contrairement à ce qui est affirmé dans un syllogisme trompeur, le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe ne sont pas l’égalité des droits, mais des droits supplémentaires pour cette communauté. Pourquoi la République accorderait-elle plus de droits aux couples de même sexe qu’aux autres citoyens ? Plus de droits qu’à un parent isolé ? Plus de droits qu’un couple ayant des difficultés à avoir un enfant ? Plus de droits à un couple qui souhaitent adopter ?

La troisième remise en cause fondamentale est celle de notre tradition juridique fondée sur le droit naturel qui est le fondement même de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. En vertu de cette tradition juridique, la République a toujours reconnu des droits fondés sur la nature humaine à chaque individu ; ce qui a notamment permis de les considérer comme universels et intemporels. En accordant plus de droits que la nature n’en a conférés, l’actuel projet de loi s’extrait de cette tradition juridique en accordant notamment des droits relatifs à la filiation dans le cadre du mariage de personnes du même sexe. Les conséquences seraient particulièrement dangereuses permettant l’attribution de droits en déconnexion totale avec la réalité et la condition humaines.

La quatrième rupture est la remise en cause d’un principe essentiel qui est au cœur de notre conception de la condition humaine, à savoir l’intérêt de l’enfant. En effet, à défaut de pouvoir se défendre en raison de son âge, le juge est, en France, garant de l’intérêt de l’enfant. C’est notamment le cas en matière de placement d’enfant en cas de maltraitance ou de divorce au moment de décider de la garde de l’enfant. Or, en légitimant le désir d’enfant (ce qui a toujours été refusé aux parents ayant des difficultés à enfanter), l’actuel projet de loi remet en cause notre conception républicaine du respect dû à chaque individu dans son intégrité, son irréductibilité et sa personne. En effet, la République s’est toujours refusée à ce qu’un individu fasse primer son propre intérêt sur celui d’un autre, même d’un parent sur son enfant. La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres.

C’est pourquoi, la voie choisie par le gouvernement signe la fin d’une certaine idée de la République héritée de la Révolution française et encourt la censure du Conseil constitutionnel, sauf à renoncer définitivement aux principes contenus dans le préambule de notre constitution.

Pourtant, il existe des solutions juridiques adaptées qui permettraient dans le respect de nos principes républicains d’assurer aux homosexuels une vraie égalité des droits, notamment en alignant la forme (passage devant le maire) et les droits (hors les questions de filiation) du PACS sur celle du mariage (ce qui est déjà largement le cas) et en assurant le contrôle du juge, gardien des libertés individuelles, sur toutes les questions de filiation pour les couples ne pouvant naturellement avoir d’enfant au regard du seul critère de l’intérêt de l’enfant.

Ces solutions ont l’avantage de satisfaire toutes les parties raisonnables de ce débat et, rendant ainsi la vue à certains, de concilier l’amour de la République avec celui de la défense très voltairienne de tout individu en raison de son orientation sexuelle ; évitant ainsi une remise en cause inutile de notre idéal républicain et nous préservant des dérives contre lesquelles la République s’est battue depuis plus de deux cents ans au service d’une certaine idée de la liberté et de la condition humaine.

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Pour fêter l’année du Mexique en France malgré la bêtise ambiante : Lire Fuentes

février 12, 2011 § Poster un commentaire

« La latinité, c’est un grand fleuve de rencontres »

Carlos Fuentes

Fils du diplomate mexicain Rafael Fuentes Boettiger, Carlos Fuentes voit le jour le 11 novembre 1928 à Panama (capitale du Panama). Il passe sa petite enfance dans cette ville, puis suit les affectations de son père à Quito (Pérou), Montevideo (Uruguay), Rio de Janeiro (Brésil), Washington (Etats-Unis), Santiago du Chili (Chili) et Buenos Aires (Argentine). En 1944, il rejoint Mexico où il passe son baccalauréat en 1946 avant de suivre des cours au Collège français. En 1949 il entame des études de droit à l’Université nationale autonome de Mexico puis complète son cursus par un troisième cycle à l’Institut des Hautes Études de Genève (Suisse) tout en travaillant auprès de l’Organisation Internationale du Travail pour le compte du Ministère des Affaires étrangères mexicain (1950-1952).
Carlos Fuentes commence à écrire vers l’âge de 20 ans. Ses premiers textes sont publiés dès 1948 dans plusieurs revues politico-littéraires mexicaines comme entre autres Manana et Ideas de mexico. En 1954 il publie un recueil de nouvelles intitulé Jours de carnaval. L’année suivante il fonde avec Octavio Paz et Emmanuel Carballo la Revista Mexicana de Literatura (Revue Mexicaine de Littérature). Son premier roman, La plus limpide région, une fresque de la ville moderne de Mexico, est publié en 1958, suivi en 1959 de Les bonnes consciences. On le classe dès lors, sans doute un peu vite, dans ce qu’on appellera le « Réalisme magique » latino-américain. À l’époque Directeur du service des relations culturelles du Ministère des Affaires étrangères, il décide d’abondonner un temps la diplomatie pour devenir rédacteur au journal El Espectador, épouser l’actrice Rita Macedo, et voyager à Cuba où il défend activement la Révolution menée par son ami Fidel Castro.
De 1960 à 1980, Carlos Fuentes publie une oeuvre profonde et complexe qui l’installera comme comme l’un des maîtres de la littérature latino-américaine aux côtés de l’argentin Julio Cortazar, du mexicain Octavio Paz, du colombien Gabriel Garcia Marquez et du péruvien Mario Vargas Llosa. Parmi les principaux livres de cette époque, citons notamment La mort d’Artemio Cruz (1962, où il décrit un Mexique trahi par un révolutionnaire arriviste), Le Chant des aveugles (Nouvelles, 1964),Peau neuve (1967), Zone sacrée (1967), Anniversaire (1969) et Notre terre (1975). Au théâtre, il donneLe Borge est roi (1970, monté par Jorge Lavelli) et Tous les chats sont gris (1971). Il consacre des biographies à plusieurs auteurs qu’il admire ou qui influencent son oeuvre: William Faulker, Herman Melville, Jean Genet, Luis Bunuel ou encore Jane Austen. Membre du Parti Communiste, très critique sur certaines orientations du Mexique moderne, il publie des essais politiques et historiques comme entre autres La Révolution de mai (1968) ou Temps mexicain (1972). Carlos Fuentes participe en 1965 à la création de la maison d’édition mexicaine « Siglo XXI » où il dirige avec Octavio Paz la collection littéraire Obregon. Il divorce de Rita Macedo, qui lui a donné une fille, Cécilia, en 1962. Il épouse en 1973 la journaliste Sylvia Lemus avec qui il aura deux enfants: Carlos Fuentes Lemus (futur artiste peintre), né en 1973, et Natascha née en 1974, tous deux décédés jeunes. Cette année-là, il est nommé ambassadeur du Mexique en France (poste qu’il occupera jusqu’en 1977). Un vaste roman historique, Terra Nostra (1975), où il s’est donné pour ambition de restituer à ses contemporains la mémoire de leur passé, y compris les mythes pré-hispaniques, lui vaut en 1977 le prix Romulo Gallegos, la plus haute distinction littéraire d’Amérique latine. Exerçant ses fonctions diplomatiques, il partage sa vie entre Mexico, Londres et Paris.
À partir des années 1980, considéré dans le monde entier comme l’un des plus importants romanciers contemporains, Carlos Fuentes poursuit une oeuvre qu’il rassemble désormais sous le titre générique de L’Âge du Temps. Tout en enseignant dans plusieurs universités américaines (Columbia, Cambridge, Princeton, Harvard,…), il publie entre autres Une certaine parenté (1980), L’Eau brûlée (1981), Le vieux Gringo (1985), Christophe et son oeuf (1987), La Campagne (1990), L’Oranger (1992), Diane ou la Chasseresse solitaire (1994, un récit de sa liaison passionnée avec l’actrice Jean Seberg), Les années avec Laura Diaz (1999) et L’Instinct d’Inez (2001).
Carlos Fuentes double également son oeuvre de fiction d’une importante réflexion sur la littérature et l’écriture. Dans Le nouveau roman hispano-américain (1969), La Maison à deux portes (1971) etGéographie du Roman (1993), il explore la littérature de langue espagnole; dans Cervantes, ou la critique de la lecture (1976) et Ce que je crois (2002), il éclaire plus précisément le sens de son expérience d’écrivain.
Carlos Fuentes obtient le Prix National de Littérature en 1985 et le prestigieux Prix Cervantès en 1987 pour l’ensemble de son oeuvre. En France, François Mitterrand lui décerne la Légion d’Honneur en 1992. En 2004, son pamphlet Contre Bush critique violemment l’impérialisme des Etats-Unis ainsi que la politique étrangère menée par l’administration néo-conservatrice de George W. Bush. Dans ses derniers titres: Le bonheur des familles (2006) et La volonté et la fortune (2008), Carlos Fuentes continue de confronter le temps historique du Mexique moderne aux profondeurs d’un temps mythique et légendaire universel.

Copyright © Noël BlandinLa République des Lettres, le lundi 09 mars 2009 (http://www.republique-des-lettres.fr/10684-carlos-fuentes.php)

 

« Claude Monet – Georges Clemenceau : Une histoire, deux caractères » Biographie croisée – Sortie : le 23 septembre 2010

août 30, 2010 § Poster un commentaire

Communiqué de presse

« Claude Monet et Georges Clemenceau se sont rencontrés dans les années 1860 alors qu’ils avaient une vingtaine d’années : “C’est au quartier latin que je fis sa connaissance. Mes aventures, de l’hôpital à la prison de Mazas, me tenaient fort occupé. Il peignait je ne sais où. Nous fûmes vite en sympathie. Mais nos rencontres n’étaient pas fréquentes. Des amis communs nous réunissaient quelquefois. […] Déjà l’on se disait avec une pointe d’orgueil : C’est du Monet et ces paroles avaient un sens, car elles exprimaient l’étonnement, l’admiration même d’une brosse hardie, encore inexpérimentée, mais probe dans l’exécution, et prompte dans la mise au point de sa volonté.” Mais rapidement, Claude Monet et Georges Clemenceau se perdent de vue, pris par leurs vies respectives. Ce n’est qu’à partir des années 1890, grâce à leur ami commun Gustave Geffroy, critique d’art dans le journal que tient Clemenceau, que les deux hommes renouent les fils de leur amitié. Elle ne cessera alors de s’approfondir et de s’enrichir pour former une amitié parfaite : “communauté de goûts, d’idées, admiration réciproque, vie vraiment partagée.” »

Claude Monet et Georges Clemenceau, c’est l’histoire de deux caractères volcaniques et intransigeants au service de deux aventures uniques : celle de l’Impressionnisme et celle de la République. Deux aventures qu’ils ont menées, l’un et l’autre, comme chef de file. Contre les conservatismes et contre les conformismes. Monet imposant un mouvement esthétique que beaucoup, à juste titre, considèrent comme une nouvelle Renaissance. Française celle-là. Clemenceau bataillant pour asseoir la République sur des principes et des valeurs fondés sur la liberté intégrale de l’individu. L’amitié de combat de Clemenceau et de Monet s’est nourrie de deux lumières au service d’une certaine idée de la France : liberté de créer, liberté de vivre.

Alexandre Duval-Stalla est avocat. Il est l’auteur d’une biographie croisée sur André Malraux et Charles de Gaulle parue dans L’Infini en 2008.

Cet ouvrage paraît à l’occasion de la rétrospective Claude Monet au Grand Palais du 22 septembre 2010 au 24 janvier 2011

De Gaulle, encore et encore

avril 28, 2010 § Poster un commentaire

De Gaulle hante la France, quarante ans après sa mort. Il flotte dans les têtes. Mais reste-t-il quelque chose du gaullisme? Oui, répond Régis Debray dans sa belle préface aux Discours de guerre republiés par les Éditions Perrin: il reste un mythe. Or, chacun le sait, les mythes ont, à la longue, plus de force que les réalités. Georges Bernanos, dès 1939, l’avait annoncé: «Le monde ne sera pas demain aux réalistes, le monde sera aux mythes.»

Admiration sans dévotion, ou fascination sans illusion: telle est la relation de Régis Debray à Charles de Gaulle. Il ne fut pas gaulliste à l’époque du gaullisme. Il est gaullien, comme tant d’autres le sont devenus, pour le style donné à la «légende». Pour l’effort inouï déployé afin de maintenir l’idée que la France est demeurée grande et mérite de l’être. N’est-elle pas «éternelle»? Les magnifiques discours prononcés entre le 18 juin 1940, à Londres, et le 25 août 1944, à Paris («Paris! Paris outragé! Paris martyrisé!», etc.) sont des morceaux de bravoure constitutifs de la légende qui perdure aujourd’hui en des traces nostalgiques.

Autres temps, autres mots. Les héritiers des héritiers, disons les gaullistes de la troisième génération, qui sont aux commandes, Debray les voit dans la trivialité de leur style. Il décrit ainsi le moment de notre France: «Pour avoir mis au pouvoir les enfants de Télé 7 jours, qui ont désormais, à l’américaine, leur speech-writer attitré, nous oublions que la Résistance a porté au premier rang les enfants de la NRF». Le style, c’est l’homme même. Avec de Gaulle ainsi relu nous avons l’occasion, selon Debray, de frôler «un vestige assez touchant du dernier moment littéraire de notre histoire politique» au lieu que, désormais, «la dignité du politique et l’imparfait du subjonctif font naufrage de concert».

On peut aisément suivre Debray sur cette affaire de style, de forme. Il suffit de lire de Gaulle. Le 18 juin 1941, il dit, sur la radio de Londres: «Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamiento de panique.» Le 15 novembre de la même année: «Nous étions une poussière d’hommes. Nous sommes maintenant un bloc inébranlable». Et encore: «Nous tenons pour nécessaire qu’une vague grondante et salubre se lève du fond de la nation et balaie les causes du désastre pêle-mêle avec l’échafaudage bâti sur la capitulation.» Le 18 juin 1942, il se projette dans le temps de la libération: «Notre tâche finie, notre rôle effacé, après tous ceux qui l’ont servie depuis l’aurore de son histoire, avant tous ceux qui la serviront dans son éternel avenir, nous dirons à la France, simplement, comme Péguy: Mère, voyez vos fils qui se sont tant battus.» On ne discourt plus ainsi, en 2010.

Voilà pour la forme. Et le fond, l’idée? Cette France pour laquelle il agissait, ne la rêvait-il pas? Cette «grande puissance» dont il exaltait le rôle, les attributs bi-millénaires, méritait-elle cet excès d’honneur alors que l’indignité l’avait engloutie? Là, Régis Debray décourage la dévotion par son analyse: la résistance était le fait d’une poignée d’hommes et de femmes. C’est par «resquille anachronique» que, depuis lors, la France «voyage en première classe avec un billet de seconde». Mauriac, déjà, doutait. Debray en remet une pelletée sur la grandeur supposée par cette rhétorique: «Nous savons qu’il y a eu non pas tromperie mais erreur sur la personne France.» Nous sommes sortis de l’Histoire. Mais le verbe haut !

Voilà qui ne rencontrera pas l’assentiment du gaulliste historique (il en reste peu) que fut Yves Guéna. Ce jeune garçon qui s’était engagé dès le 19 juin 1940 dans les Forces françaises libres alors qu’il n’avait pas encore 18 ans est aujourd’hui un homme de 88 ans, digne, en forme, sûr de lui-même et du gaullisme. Dans le dernier volume de ses souvenirs, consacré à la période 1969-2009, il donne une des clés du gaullisme d’outre-Gaulle, pour reprendre le clin d’œil à Chateaubriand du titre de son livre. Le gaullisme, né de la rébellion et du courage, est devenu au fil des années de gestion une force d’ordre et de conservatisme.

Il ne le dit pas ainsi lui-même. On le déduit de la lecture de ses souvenirs. Contre le «désordre» à quoi il résume 1968 et les soubresauts de la société (en ce sens il était proche de De Gaulle). Il méprise l’adversaire, car il l’a souvent terrassé. Il saute aisément d’élection en élection. Périgueux fut à lui des décennies durant. Il demandera même qu’une rue porte son nom. Yves Guéna a adulé de Gaulle, aimé Pompidou, subi Giscard, détesté Mitterrand, servi Chirac et soutenu le dernier de nos princes. Rebelle, donc, mais dans l’ordre et la discipline. Il y a un âge pour résister, un autre où tout est bien.

 http://www.la-croix.com/livres/article.jsp?docId=2423113&rubId=43500

Pierre Nora, une mémoire d’historien

avril 27, 2010 § Poster un commentaire

Il se rêvait normalien et philosophe, il est devenu éditeur et historien. L’auteur des « Lieux de mémoire », réfugié dans le Vercors pendant la Seconde Guerre mondiale, professeur en Algérie en 1958, académicien aujourd’hui, raconte la genèse de ce travail

Il habite dans le triangle d’or de l’édition parisienne. Au coin de la ravissante place de Furstenberg. Tenue décontractée et sourire aux lèvres, Pierre Nora, 78 ans, ouvre la porte. Avec une politesse très vieille France, l’historien invite l’interlocuteur à le suivre dans le living-room.

Les vastes portes-fenêtres de cette pièce à la fois bureau et salon laissent largement entrer la lumière. « Au printemps, dit-il, sur la place c’est un tapis d’arbres. » Sur la cheminée, une multitude de photos. Celle d’une femme brune. Sa compagne. Jardinière de son état.

À côté, des clichés de son fils à tous les âges : il a 25 ans aujourd’hui et termine une thèse de génétique à Curie. « Trop content de me dire à propos de son travail : “Tu ne comprendrais rien.” » À côté du fils, le neveu. Olivier, fils de Simon, le frère aîné décédé il y a quatre ans, qui préside deux grandes maisons d’édition, Fayard et Grasset.

« Un bilan fourre-tout » des 30 ans de la revue Débat

Sur les sièges, des dossiers sont soigneusement classés. « Si je ne range pas comme dans une cabine de bateau, plaisante-t-il, je ne retrouve rien. » Pour fêter les trente ans de la revue Le Débat , éditée par Gallimard et qu’il dirige depuis l’origine, Pierre Nora a imaginé un volumineux numéro à paraître dans la seconde quinzaine de mai.

« Un bilan fourre-tout pour lister ce qui a changé : Dieu, l’ordinateur, l’individu, l’écologie… » Avec « un plus ». En 1980, l’hebdomadaire L’Observateur avait voulu organiser une confrontation entre lui et Régis Debray de retour d’Amérique latine. Mais le révolutionnaire d’alors le considérant comme trop bourgeois avait préféré un dialogue par écrit. « J’ai retrouvé le texte, dit-il, se levant pour montrer les pages ronéotypées. On le republie en y ajoutant – comme on est devenu très amis – un nouvel échange de lettres. »

À ce gros travail, s’ajoutent les publications de la collection qu’il dirige également chez Gallimard. Des livres qui demandent beaucoup de soins : cartes, notes, vérifications. Sans oublier les 350 manuscrits reçus par an. « Je ne les vois pas tous. Mais cela suppose une correspondance, avec la terreur de laisser passer la perle. »

Il s’arrête, propose un café qu’il va faire lui-même dans la cuisine. Et continue au loin la discussion. La veille, il était chez Régis Debray – « on ne se quitte plus » –, pour parler de la Résistance avec Daniel Cordier, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Stéphane Hessel et Yves Guéna.

« Je n’ai aucun sentiment religieux »

La guerre, le marqueur de l’enfance de Pierre Nora. Sa famille juive n’était pas religieuse. Seule sa mère allait parfois à la synagogue. Mais son père avait, avec l’historien Louis Halphen, fait traduire Mein Kampf, persuadé dès 1934 qu’on allait vers l’apocalypse.

Chef de service à l’hôpital Rothschild, il reste à Paris en 1940 mais envoie sa famille à Grenoble. En 1942, la Gestapo occupe l’immeuble où elle s’est réfugiée. C’est la fuite à Villard-de-Lans. Puis le maquis du Vercors. Quand Pierre Nora revient au lycée Carnot étudier, il se sent un adulte.

Le conflit ne l’a pas rendu plus croyant. Il refuse de faire sa bar-mitzvah. « Je n’ai, dit-il, aucun sentiment religieux. Et j’en ai de moins en moins en vieillissant. Même si au moment de la guerre des Six Jours je me suis précipité à l’ambassade d’Israël pour prendre les armes. Par peur d’un nouvel holocauste. Moi qui n’avais pas fait la guerre. »

Il a été mobilisé en 1958 alors qu’il venait de passer l’agrégation d’histoire, mais des ennuis de santé l’écartent des combats en Algérie. L’armée l’envoie au lycée Lamoricière, à Oran, pour donner des cours. Deux ans qui lui permettent d’écrire un petit essai sur les Français d’Algérie.

En 1967, il visite Israël

« À cette occasion j’ai reçu une lettre de Jacques Derrida – il se relève pour sortir la fameuse missive d’un dossier – que j’avais côtoyé en khâgne. Aujourd’hui où des biographies affirment qu’il était pour l’Algérie française ce document a pris de l’importance. En fait il était camusien, déchiré. »

En 1967, comme il est trop tard pour aider Israël, il part visiter le pays. Qu’est-ce alors pour lui être juif ? « À la fois rien et tout, répond-il franchement. Rien ? je ne suis pas marié à une juive ; mon fils ne s’intéresse pas à Israël ; ma génération, conclut-il, a vécu dans l’idée qu’en Israël cela allait aboutir. Je sais maintenant que non. » Le tout ? « C’est l’historien Joseph Yerushalmi qui m’a dit : tu es le meilleur des juifs que je connaisse en citant mon travail sur la mémoire dans la préface de son livre Zakhor (histoire de la mémoire juive). »

Il se destinait pourtant à la philosophie. Mais collé à l’École normale, il se tourne vers l’agrégation d’histoire. Après avoir hésité entre l’ethnologie, la psychiatrie. Et même l’économie, que son frère Simon, l’inspecteur des finances, très proche collaborateur de Mendès France, l’aîné protecteur du petit dernier des quatre enfants, le poussait à faire. « Bref en prenant l’histoire comme discipline fédératrice ».

Au moment de la thèse il recule devant la spécialisation que cela implique. « Au fond, j’étais fait pour être essayiste, sourit-il. Et je me sentais trop happé par la vie parisienne. » Il lance la collection « Archives » qui réunit des documents présentés par un historien. Il est aussi assistant à la Sorbonne et à l’Institut d’études politiques lorsque Claude Gallimard, qui vient d’hériter des éditions de son père, fait au jeune homme de 30 ans une proposition extraordinaire. Entrer chez lui pour y développer le secteur d’essais et de documents. « On m’a dit : tu es fichu pour l’université et l’écriture. J’ai mis l’orteil pour tâter l’eau de la piscine et j’y suis toujours. »

La République et La Nation, deux projets déments

Ce périple familial et éditorial le mène doucement vers son grand œuvre, les Lieux de mémoire et la célébrité à plus de 50 ans. L’idée mûrissait depuis vingt ans. Une fois encore, Pierre Nora se lève pour prendre sur une étagère un ouvrage découvert lorsqu’il était en Algérie : les manuels d’histoire d’Ernest Lavisse « qui, de 1880 à 1914, par son ultrapatriotisme, a entretenu l’esprit de revanche. Cela m’a poussé à m’intéresser à la dimension historiographique. » Comment l’histoire se fabrique. Comment se sont constituées les séries archivistiques, par exemple.

Nommé à l’École des hautes études en sciences sociales, il s’intéresse aux objets qui ont formé le sentiment national : noms de rues, monuments aux morts, etc. « Je me suis aperçu que, sur le 14-Juillet, ou le drapeau tricolore, il y avait peu de chose. Mona Ozouf a fait un portrait amusant dans Le magazine littéraire de ces séminaires des années 1980. Moi au tableau noir en train d’établir des listes. »

Au bout de deux ans, que faire de toute cette matière ? D’où l’idée de l’édition. Dans les années 1980, tout le monde réfléchissait sur la République, la refondait. « Mon seul mérite a été de pressentir ce grand mouvement de mise en cause de l’histoire traditionnelle par la montée en puissance des mémoires. »

Reste que le projet éditorial est dément. « En 1982, lorsque j’ai commencé, explique-t-il avec humour, ma nouvelle compagne me décrit sortant de repas avec des papiers, des plans dans la poche, des personnes à contacter. Ravagé. » Deux années intenses, entre 1984 et 1986, pour écrire La République (un volume) et La Nation (3 volumes). Il annonce la suite sur « les France » mais ne sait pas comment s’y prendre et piétine pendant cinq ans.

Un immortel de l’Académie française

Claude Gallimard meurt. Antoine Gallimard lui succède. « À un dîner chez lui, quelqu’un m’a demandé si j’allais reprendre le projet. J’ai dit oui. Trois volumes, de mille pages chacun. Pourtant, au moment de la sortie, je pensais que cela allait tomber à plat. Et bizarrement la mayonnaise a pris. Je croyais avoir décortiqué une spécificité française pas exportable. J’avais étudié les retombées, en France, d’un problème mondial. Tous les pays décolonisés retrouvaient une mémoire, ceux qui sortaient du communisme aussi. »

Mais cette notion de mémoire devient un instrument de commémoration. « Alors qu’au départ je paraissais porté par un mouvement de libération de l’histoire, maintenant je joue le rôle inverse de la sentinelle contre les lois mémorielles. »

C’est la raison de ses positions très critiques sur les textes votés par le Parlement. La raison pour laquelle il se dit satisfait qu’en 2008 la mission parlementaire Accoyer y ait mis un terme. « Au moins aura-t-on bloqué la criminalisation rétrospective de tous les faits du passé. »

S’il est en tout cas un lieu de mémoire où Pierre Nora aime se rendre, c’est l’Académie française où il siège depuis neuf ans. Des gens de qualité y sont devenus ses amis. « Je n’étais pas parmi les très proches de René Rémond. Pourtant il a fait un discours de réception très généreux. Quand il est tombé malade il m’a dit “on est devenus vraiment amis trop tard”. »

Biographie à paraître

Quant à Mgr Lustiger, alors évêque d’Orléans, Pierre Nora avait publié, dans les premiers numéros du Débat, un entretien qu’il avait donné au journal Haaretz sur son judaïsme et sa conversion. « Je lui avais demandé l’autorisation de le traduire. Il avait accepté. Entre-temps il m’avait dit “invitez-moi à déjeuner avec des intellectuels que je serais content de connaître”. »

Cela s’est passé dans ce salon, fin 1980 avec Jacques Le Goff, François Furet, Régis Debray, Jean-Luc Marion. « On est restés jusqu’à 4 heures de l’après-midi. Mgr Lustiger a parlé de sa Pologne, raconté son voyage en Israël à pied. Cela avait tellement passionné que, dès que Mitterrand est arrivé à l’Élysée, Régis Debray a repris cette idée de déjeuners intellectuels. »

Cet automne, un ouvrage sur la vie de Pierre Nora devrait paraître. « Un jour, j’ai fait remarquer à l’auteur François Dosse : Arrêtez donc de voir tous mes amis, je ne veux pas que votre livre soit une longue citation hagiographique.”

Détrompez-vous, m’a-t-il répondu, “vous avez beaucoup plus d’ennemis que d’amis.” C’est inévitable dans le métier que je fais. Pour Les Lieux de mémoire, par exemple, 130 personnes sont les vrais auteurs et j’ai l’air d’être le seul. Mais si j’y ai peu écrit, c’est moi qui l’ai porté. » Seul.

Source : La Croix http://www.la-croix.com/Pierre-Nora-une-memoire-d-historien/article/2423408/5548

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