Mariage homosexuel : La fin d’une certaine idée de la République

septembre 21, 2012 § Poster un commentaire

Communautarisme, discrimination positive, rupture avec la tradition républicaine du droit naturel et abandon du principe de l’intérêt de l’enfant au profit du désir d’enfant, telles sont les remises en cause fondamentales de notre idéal républicain par le projet de loi sur le mariage et l’adoption d’enfants pour les couples de même sexe.

Article publié dans le Figaro du 18 septembre 2012

L’amour rend aveugle et à trop vouloir bien faire, on finit par tout détruire. C’est le paradoxe du projet de loi sur le mariage et l’adoption d’enfants pour les couples de même sexe. En effet, en souhaitant légitimement défendre les discriminations subies à raison de leur orientation sexuelle et assurer une meilleure reconnaissance des droits des couples de même sexe, les solutions proposées par le gouvernement sont une remise en cause fondamentale des principes essentiels de la République française que sont le refus du communautarisme et de la discrimination positive et le respect de la tradition juridique fondée sur le droit naturel et du principe de l’intérêt de l’enfant.

La première remise en cause fondamentale est celle de la reconnaissance en tant que telle de la communauté homosexuelle en lui attribuant des droits spécifiques en matière de filiation. Or, depuis 1789, rompant ainsi avec la monarchie, la République n’a reconnu des droits qu’à des individus se refusant toujours à tout communautarisme, considéré comme contraire à la liberté intrinsèque reconnue à chaque personne. Le risque majeur de cette reconnaissance de la communauté homosexuelle est d’ouvrir la voie à tous les communautarismes politique, social, culturel, religieux ou ethnique.

La deuxième remise en cause est celle de la rupture d’égalité entre les citoyens par la discrimination positive. En effet, contrairement à l’idée généralement émise, ce projet ne répond pas à une exigence d’égalité, mais, au contraire, est la reconnaissance d’une discrimination positive conférant plus de droits à une communauté donnée ; créant de fait une fausse égalité, qui n’est que le masque d’une inégalité qui ne dit pas son nom. En effet, contrairement à ce qui est affirmé dans un syllogisme trompeur, le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe ne sont pas l’égalité des droits, mais des droits supplémentaires pour cette communauté. Pourquoi la République accorderait-elle plus de droits aux couples de même sexe qu’aux autres citoyens ? Plus de droits qu’à un parent isolé ? Plus de droits qu’un couple ayant des difficultés à avoir un enfant ? Plus de droits à un couple qui souhaitent adopter ?

La troisième remise en cause fondamentale est celle de notre tradition juridique fondée sur le droit naturel qui est le fondement même de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. En vertu de cette tradition juridique, la République a toujours reconnu des droits fondés sur la nature humaine à chaque individu ; ce qui a notamment permis de les considérer comme universels et intemporels. En accordant plus de droits que la nature n’en a conférés, l’actuel projet de loi s’extrait de cette tradition juridique en accordant notamment des droits relatifs à la filiation dans le cadre du mariage de personnes du même sexe. Les conséquences seraient particulièrement dangereuses permettant l’attribution de droits en déconnexion totale avec la réalité et la condition humaines.

La quatrième rupture est la remise en cause d’un principe essentiel qui est au cœur de notre conception de la condition humaine, à savoir l’intérêt de l’enfant. En effet, à défaut de pouvoir se défendre en raison de son âge, le juge est, en France, garant de l’intérêt de l’enfant. C’est notamment le cas en matière de placement d’enfant en cas de maltraitance ou de divorce au moment de décider de la garde de l’enfant. Or, en légitimant le désir d’enfant (ce qui a toujours été refusé aux parents ayant des difficultés à enfanter), l’actuel projet de loi remet en cause notre conception républicaine du respect dû à chaque individu dans son intégrité, son irréductibilité et sa personne. En effet, la République s’est toujours refusée à ce qu’un individu fasse primer son propre intérêt sur celui d’un autre, même d’un parent sur son enfant. La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres.

C’est pourquoi, la voie choisie par le gouvernement signe la fin d’une certaine idée de la République héritée de la Révolution française et encourt la censure du Conseil constitutionnel, sauf à renoncer définitivement aux principes contenus dans le préambule de notre constitution.

Pourtant, il existe des solutions juridiques adaptées qui permettraient dans le respect de nos principes républicains d’assurer aux homosexuels une vraie égalité des droits, notamment en alignant la forme (passage devant le maire) et les droits (hors les questions de filiation) du PACS sur celle du mariage (ce qui est déjà largement le cas) et en assurant le contrôle du juge, gardien des libertés individuelles, sur toutes les questions de filiation pour les couples ne pouvant naturellement avoir d’enfant au regard du seul critère de l’intérêt de l’enfant.

Ces solutions ont l’avantage de satisfaire toutes les parties raisonnables de ce débat et, rendant ainsi la vue à certains, de concilier l’amour de la République avec celui de la défense très voltairienne de tout individu en raison de son orientation sexuelle ; évitant ainsi une remise en cause inutile de notre idéal républicain et nous préservant des dérives contre lesquelles la République s’est battue depuis plus de deux cents ans au service d’une certaine idée de la liberté et de la condition humaine.

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« C’est le sort des hommes politiques – je parle des hommes de combat – d’être exposés à toutes les surprises, à tous les attentats. Autrefois, on les assassinait ; c’était l’âge d’or. Aujourd’hui, contre eux, l’entreprise réputée infâme paraît légitime ; contre eux, le mensonge est vrai ; la calomnie, louange ; la trahison, loyauté…  » Clemenceau

mai 16, 2011 § Poster un commentaire

« Attaqué de tous les côtés à la fois, insulté, vilipendé, lâché, renié ; sous les accusations les plus infamantes, je n’ai pas faibli ; et me voici debout, devant vous pour qui j’ai subi ces outrages, prêt à vous rendre des comptes. […] Après une longue épreuve, je me présente devant vous. C’est le sort des hommes politiques – je parle des hommes de combat – d’être exposés à toutes les surprises, à tous les attentats. Autrefois, on les assassinait ; c’était l’âge d’or. Aujourd’hui, contre eux, l’entreprise réputée infâme paraît légitime ; contre eux, le mensonge est vrai ; la calomnie, louange ; la trahison, loyauté… Dans une démocratie où tous les appétits, tous les intérêts, toutes les passions sont publiquement aux prises, quoi de plus tentant que de profiter sans scrupules de tous les incidents pour chercher à troubler l’opinion par des attaques personnelles des plus violentes. » Georges Clemenceau, 8 août 1893, à Salernes, quelques jours avant sa chute.

« Se revendiquer comme homme de droite ou comme homme de gauche ne sont jamais que deux des innombrables façons qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile » Ortega y Gasset

mai 14, 2011 § Poster un commentaire

Le 9 mai 1883 naît à Madrid José Ortega y Gasset. Brillant élève des Jésuites à Miraflores del Palo, près de Malaga, il perd la foi catholique sous la double influence de Renan et du « modernisme » religieux. Après avoir suivi les cours de droit et de philosophie d’une université de Bilbao, il publie une thèse de doctorat intitulée Les terreurs en l’an mille. Ce sera ensuite une série de séjours à Leipzig, à Berlin, à Marburg-am-Lahn. Fondateur de revues d’idées (Espana, El Sol, Revista de Occidente), hostile aux régimes autoritaires, il réagit en s’engageant personnellement. En 1931, il est élu député et fonde avec Maranon et Perez de Ayala un groupe parlementaire intitulé Al servicio de la Republica.

Cette aventure le déçoit. Aucune unité de vues ne le lie à ses compagnons de combat et il estime plus sage de se retirer de la scène politique. Désormais, il est convaincu que les intellectuels n’ont pas à chercher le pouvoir. Aux jeunes gens de tous les horizons politiques qui viennent lui demander des conseils, il répond : « Je sais — et vous aussi le saurez, dans quelques années — que tous les mouvements caractéristiques de notre époque sont historiquement faux et vont au devant d’un échec catastrophique ». Ortega craint la violence de ce qu’il appelait le juvénilisme, conséquence de l’avènement des masses : au cours du XIXe siècle, la population européenne a triplé. Cette démographie galopante ne pouvait que provoquer le rabaissement généralisé du niveau culturel et spirituel et, par voie de conséquence, l’avènement d’un homme moyen dont le comportement est comparable à celui d’un primitif transplanté dans une vieille cité.

À 15 ans, Ortega a vécu l’épouvantable défaite de 1898, qui oblige son pays à céder Cuba, les Philippines et Porto Rico aux Américains. C’est la fin d’une grande puissance coloniale. Cette décadence appelle un renouveau, mais encore faut-il en découvrir les causes. Ortega constate que l’Espagne a perdu sa cohésion et son unité, qu’elle n’a plus de projet susceptible de transcender l’individualisme des hommes ou des groupes ; et, surtout, qu’elle n’a plus d’élites clairvoyantes, dignes de rassembler et de diriger les masses. Cette dialectique masse-élites fera l’objet d’un livre : La Espana invertebrada (1922). Les mêmes arguments seront élevés à la dimension européenne dans ce qui deviendra l’essai le plus célèbre du philosophe, La révolte des masses, paru en 1930.

Pour être totalement espagnol, il faut être européen et Weltbürger (citoyen du monde). Contrairement à l’Allemand qui, dans son éveil spirituel, se retrouve seul et perçoit les événements extérieurs comme « un morne fracas cosmique qui heurte les rochers de son insularité égotique », l’homme du Sud éveille d’emblée sur l’agoraet doit se libérer des imbrications sociales pour retrouver la solitude créatrice. S’inspirant de Jung, Ortega pose donc l’Espagnol comme l’homme de la spontanéité, aux réflexes rapides mais superficiels et parfois irréfléchis. L’Allemand, lui, réagit lentement mais les stimuli qui le frappent sont longuement assimilés dans son intériorité avant de susciter une réponse globale.

Ortega oppose la raison vitale à la raison pure de la philosophie allemande qu’il a côtoyée dans les universités d’Outre-Rhin. Pour Leibniz, Kant, Fichte ou Hegel, le monde n’est qu’un vaste chaos que la pensée doit ordonner. Ortega admet l’existence d’un moi libre et conscient qui ordonne rationnellement les choses, mais il conteste le finalisme implicite de l’idéalisme allemand et donne priorité à la vie.

Malgré ces divergences, il ne fait aucun doute que c’est en Allemagne qu’Ortega a trouvé les penseurs qui partageaient sa sensibilité profonde. À Berlin, par ex., Georg Simmel, dont il a suivi les cours, enseignait que certaines valeurs ont effectivement une validité objective et absolue, et que le relativisme de notre perception des valeurs n’est, en fait, qu’un regard perspectiviste, et donc limité, jeté sur la vérité absolue. Les réflexions que cet enseignement a inspirées à Ortega sont rassemblées dans son ouvrage El tema de nuestro tiempo(1923). Entre le relativisme, qui engendre le scepticisme, et le rationalisme, qui est quête d’absolu, il faut ouvrir une troisiéme voie. L’entendement ne se laisse pas traverser passivement, mais il n’altère pas non plus ce qu’il appréhende. Sa fonction est clairement sélective : il retient du réel tous les éléments qui s’accommodent de son appareil récepteur, tandis que les autres lui échappent. Une telle vision est radicalement pluraliste. D’un point de vue anthropologique, cela signifie que chaque peuple, à chaque époque, est prédisposé à jouir de tel ou tel aspect du monde. Les perspectives sont les composantes de la réalité. Elles ne sont nullement déformantes, elles constituent l’organisation même du réel. « Une réalité, écrit Ortega, qui, aperçue de n’importe quel point de vue, s’avérerait toujours identique, c’est là un concept absurde ».

Nietzsche a appris à Ortega l’idée d’une vitalité corporelle qui sous-tend toute expression vitale, même la plus spiritualisée. Cette vitalité corporelle est elle-même soumise à un rythme sinusoïdal, fait de chutes et d’ascensions. S’il estime que Nietzsche a eu tort de traduire sa pensée en des termes trop zoologiques, somatiques ou biologiques, Ortega ne rejette pas pour autant les prophéties intuitivement géniales du solitaire de Sils-Maria : le temps qu’il avait annoncé est le nôtre. À nous de le vivre.

L’attitude d’Ortega face à la tradition phénoménologique et existentialiste allemande est plus révélatrice encore de sa propre démarche. La phénoménologie de Husserl aurait, selon lui, raté la vocation qu’elle ambitionnait initialement. La volonté de saisir les phénomènes dans lesquels la pensée s’enracine, s’est estompée pour retomber dans une sorte de rationalisme cartésien. Dés que Husserl s’est mis à parler de « conscience pure », il a escamoté la réalité et déréalisé le monde que l’homme doit affronter.

Ortega est plus proche des thèses que Heidegger avait défendues dans Sein und Zeit (1927). La vie comme inquiétude, comme souci, comme insécurité et la culture comme recherche de sécurité étaient des idées qu’il avait déjà approchées dans son livre Meditaciones del Quijote (1914). Le philosophe espagnol a toujours prétendu ne jamais avoir été influencé par Heidegger. Quoi qu’il en soit — et malgré les affinités existant entre les deux hommes — la controverse s’engagera assez rapidement. Dans L’évolution de la théorie déductive et l’idée de principe chez Leibniz, Ortega conteste l’interprétation heideggerienne du concept d’Être. L’Allemand se serait abusé sur la place de l’ontologie dans la pensée grecque et, pour Ortega, il n’est pas certain que l’homme se soit toujours interrogé sur l’Être. Heidegger aurait dû cerner davantage le sens de ce mot. Il aurait fallu se demander comment et pourquoi la spéculation sur l’Être est survenue en Grèce depuis Parménide. La linguistique, qu’interpelle Ortega, nous apprend que ce verbe est l’un des plus récents qui soient. Dans presque toutes les langues, il est formé de racines aux origines les plus diverses, ce qui souligne son caractère éminemment occasionnel et accidentel. Ortega reproche à Heidegger de ne pas avoir correctement perçu le côté dynamique de la conception grecque de l’Être, comme activité ou actualité.

Il est insoutenable, dit Ortega, de réserver à l’homme seul, le privilège exclusif de s’éprouver comme un être « problématique ». L’animal peut, lui aussi, se sentir en péril, vivre en alerte perpétuelle. La déréliction et le pessimisme heideggeriens, qui suscitent la fameuse angoisse des existentialistes, peut entraîner une réaction positive de libération et d’énergie salutaire. Ortega ne conteste donc pas le côté dramatique de l’existence, mais il refuse de définir la vie par ce seul aspect. S’il ne faut pas verser dans l’optimisme béat, s’il faut percevoir la terrible négativité qui gît au tréfonds du monde, la tâche du philosophe est de militer dynamiquement contre ce destin.

L’angoisse et l’infinie « allégresse du monde » cohabitent en chacun de nous. Il faut prendre en compte ces deux aspects si contrastés de la vie, si l’on ne veut pas se condamner à porter sur celle-ci un regard hémiplégique et réducteur. Ortega conteste cet existentialisme qui ne veut percevoir le monde que comme une noire crevasse et qui n’a d’intérêt que pour le malaise, l’abîme ou le néant. La vivacité hispanique qui habite le philosophe lui fait refuser cette philosophie macabre, cette manie germanique des profondeurs. Sa philosophie veut être, entre les profondeurs et la surface de l’Être, un perpétuel aller-retour.

Après cette initiation universitaire au monde philosophique allemand, Ortega s’est donné pour tâche d’initier la jeunesse d’Espagne à la pensée européenne. Par son labeur incessant, par le nombre important de traductions qu’il a fait publier, par la concision de ses textes, il a permis aux étudiants espagnols de comprendre l’actualité philosophique. Mais il ne s’est pas contenté de cette mission académique. Il souhaitait en effet que ce savoir soit mis au service de la société espagnole et qu’il ait un impact sur la vie politique de son pays.

« Toute ma vie, toute mon œuvre a été au service de l’Espagne ». La monarchie décadente, le pouvoir exorbitant de l’aristocratie et du clergé, ces formes désuètes et mortes, exigeaient des innovations. Dans La Espana invertebrada, Ortega explique que toute nation se forme autour d’un « projet qui suggère un mode de vie en commun ». C’est par de tels projets que se réalise la phase ascendante d’intégration des unités sociales. La ruine des nations survient lorsque le processus inverse, la désintégration, se met en marche. Alors, les parties, jadis intégrées par le projet initial, se détachent successivement de la vie commune et s’affaiblissent dans une isolation stérile. C’est quand une nation a oublié le projet qui l’animait qu’elle doit recevoir le qualificatif d’invertébrée.

En 1580, pendant le règne du roi Philippe II, l’union de la Castille et de l’Aragon a permis de « lancer l’énergie espagnole aux quatre vents pour inonder la planète et créer un empire d’une superficie jamais encore atteinte dans l’Histoire ». La désagrégation, pourtant, n’a pas tardé. Les zones périphériques se sont détachées les premières : les Pays-Bas, Milan, Naples. Au début du XIXe siècle, les colonies sud-américaines acquièrent leur indépendance et l’Espagne se voit réduite à son espace péninsulaire. Après 1898, le séparatisme et le régionalisme entameront l’unité intérieure.

Sur le plan social, l’Espagne perd également son « squelette ». Les diverses classes sociales deviennent des entités hermétiques. Les militaires, les ouvriers, les intellectuels, les politiciens perdent contact les uns avec les autres. Chacun de ces groupes sociaux reste persuadé « d’être l’unique groupe existant, d’être un tout et letout ». Ainsi, les militaires déclenchent des pronunciamentos, la classe ouvrière s’exerce à l’action directe et, au bout du compte, surgit le chaos. Au sein même des groupes sociaux, Ortega, à l’instar du sociologue italien Vilfredo Pareto, distingue une minorité d’individus exemplaires, qui ont des qualités de dirigeants et une masse qui, en période ascendante d’intégration, les suit et, en période de désintégration, refuse toute hiérarchie interne au groupe. L’élite qui survit à la désintégration devient alors indigne de sa tâche.

Ortega a rêvé de forger une élite nouvelle avec des hommes venus de toutes les classes, et de sortir ainsi l’Espagne de son marasme. Ses idées politiques avaient le mérite d’une extraordinaire limpidité que l’on retrouve d’ailleurs dans toutes ses œuvres, mais elles heurtaient de front une société dominée par les conflits d’intérêts, dans laquelle les hommes au pouvoir utilisaient toutes les potentialités de l’irrationnel pour conserver leurs privilèges.

Comme Miguel de Unamuno, Ortega a opté pour un « libéralisme » hispanique opposé aux totalitarismes d’un XXesiècle à la recherche de stabilités définitives. « Ni le bolchevisme, ni le fascisme, écrit-il, ne résument tout le passé, condition indispensable pour le surmonter ». Ces deux totalitarismes sont des phénomènes de l’âge des « masses » qui a fait perdre aux hommes toute « conscience historique ».

Pour acquérir cette conscience, nécessaire à l’équilibre de toute société politique, Ortega suggère l’enseignement d’une philosophie humaniste qui marquera l’avènement d’hommes nouveaux, conscients des impératifs de l’époque, parce que dépositaires d’une mémoire historique effective. Le bolchevisme et le fascisme se bornent, écrit-il, à nier la validité des institutions libérales sans se rendre compte que cette négation peut les conduire à des positions anachroniques. Il faut plutôt dépasser le libéralisme, en assimilant les acquis spirituels de cette idéologie politique polymorphe.

L’anti-totalitarisme d’Ortega s’accompagne d’une sévère critique des postulats rationalistes de la démocratie libérale. Il est convaincu que seule la sélection permettra de « gouverner les esprits » et d’« orienter les volontés ». L’homme, pense-t-il, n’est jamais motivé par des « idées pures » mais par des sentiments et des associations d’images. C’est de la vie — et de la vie seule — qu’émerge la raison.

On a maintes fois insisté sur l’influence qu’Ortega a exercé sur la pensée du chef phalangiste José Antonio Primo de Rivera. Ce dernier a effectivement rendu hommage à la pensée du philosophe, tout en lui reprochant de ne pas assumer d’engagement politique cohérent. Ortega avait choisi le combat politique lors de l’avènement de la République, mais n’en avait tiré que des déceptions. Les années 30 auraient dû, estimait José Antonio, entendre sa voix prophétique et énergique. Cette volonté de se retirer « au-dessus de la mêlée » est sans doute une erreur que l’Espagne paie aujourd’hui encore, parce que le franquisme catholique était foncièrement incapable de traduire dans les faits politiques cette troisième voie suggérée par Ortega et voulue par José Antonio.

Lorsque la guerre civile éclate en 1936, le philosophe choisit le chemin de l’exil. Cet exil, commencé à Paris et en Hollande, se poursuit au Portugal et en Argentine. En 1946, il se réinstalle à Madrid, boude le régime qui n’a réussit qu’à restaurer sans innover, et crée l’Instituto de Humanidades. Désormais, il fait la plupart de ses conférences en Allemagne où ses idées sont davantage lues et discutées. En 1950, à Baden-Baden, il rencontre Heidegger pour lui faire part de vivo de ses critiques. Il meurt le 17 octobre 1955.

La confrontation d’Ortega avec le monde effervescent de la politique correspond à la désorientation que vécurent les idéaux humanistes et libéraux dans la première moitié de ce siècle. Son cas est semblable à celui de Benedetto Crocce en Italie. Pour les deux hommes, le libéralisme apparaissait comme un système marqué par la tolérance, qui dépassait les autres idéologies parce qu’il accueillait toutes les vérités dans un cercle plus large, les replaçait là où elles pouvaient s’avérer utiles, et convertissait les éléments jugés arbitraires et fantaisistes en problèmes et en solutions logiques. Tout rejet du polymorphisme leur apparaissait comme stérile.

Ortega et Croce souhaitaient une tolérance active, un refus des illusions, la lucidité pour que l’homme ne se constitue pas prisonnier d’une utopie et ne revendique pas la fin de l’histoire. Malheureusement, le libéralisme n’était pas ce qu’il croyait. C’est lui qui nous impose, aujourd’hui, la mortelle tiédeur que ni Ortega ni Croce ne souhaitaient.

► Robert Steuckers, éléments n°40, hiver 1981.

« C’est l’homme de génie que je veux dans l’écrivain, quels que puissent être ses mœurs et son caractère, parce que ce n’est pas avec lui que je veux vivre, mais avec ses ouvrages, et je n’ai besoin que de vérité dans ce qu’il me fournit ; le reste est pour la société et il y a longtemps que l’on sait que l’homme de société est rarement un bon écrivain » Sade

avril 2, 2011 § Poster un commentaire

« Pour nous la question n’est pas de savoir si la peinture de M. Céline est atroce, nous demandons si elle est vraie. Elle l’est. Et plus vrai encore que la peinture , ce langage inouï, comble du naturel et de l’artifice, inventé, créé de toutes pièces à l’exemple de la tragédie , aussi loin que possible d’une reproduction servile du langage des misérables, mais fait justement pour exprimer ce que le langage des misérables ne saura jamais exprimer, la sombre enfance des misérables. » Georges BERNANOS

La France est une île entourée de terre

janvier 17, 2011 § Poster un commentaire

« Nous étions des hommes vivants dans un monde mort. Je n’avais plus honte d’être un homme. Que m’importait que les hommes fussent innocents ou coupables ? Sur la terre, il n’y avait que des hommes vivants et des hommes morts. Tout le reste ne comptait pas. Tout le reste n’était que peur, désespoir, regrets, haine, pardon, espérance. Nous étions au sommet d’un volcan éteint. » in « Le Dieu est mort » dans La Peau de Malaparte

« Claude Monet – Georges Clemenceau : Une histoire, deux caractères » Biographie croisée – Sortie : le 23 septembre 2010

août 30, 2010 § Poster un commentaire

Communiqué de presse

« Claude Monet et Georges Clemenceau se sont rencontrés dans les années 1860 alors qu’ils avaient une vingtaine d’années : “C’est au quartier latin que je fis sa connaissance. Mes aventures, de l’hôpital à la prison de Mazas, me tenaient fort occupé. Il peignait je ne sais où. Nous fûmes vite en sympathie. Mais nos rencontres n’étaient pas fréquentes. Des amis communs nous réunissaient quelquefois. […] Déjà l’on se disait avec une pointe d’orgueil : C’est du Monet et ces paroles avaient un sens, car elles exprimaient l’étonnement, l’admiration même d’une brosse hardie, encore inexpérimentée, mais probe dans l’exécution, et prompte dans la mise au point de sa volonté.” Mais rapidement, Claude Monet et Georges Clemenceau se perdent de vue, pris par leurs vies respectives. Ce n’est qu’à partir des années 1890, grâce à leur ami commun Gustave Geffroy, critique d’art dans le journal que tient Clemenceau, que les deux hommes renouent les fils de leur amitié. Elle ne cessera alors de s’approfondir et de s’enrichir pour former une amitié parfaite : “communauté de goûts, d’idées, admiration réciproque, vie vraiment partagée.” »

Claude Monet et Georges Clemenceau, c’est l’histoire de deux caractères volcaniques et intransigeants au service de deux aventures uniques : celle de l’Impressionnisme et celle de la République. Deux aventures qu’ils ont menées, l’un et l’autre, comme chef de file. Contre les conservatismes et contre les conformismes. Monet imposant un mouvement esthétique que beaucoup, à juste titre, considèrent comme une nouvelle Renaissance. Française celle-là. Clemenceau bataillant pour asseoir la République sur des principes et des valeurs fondés sur la liberté intégrale de l’individu. L’amitié de combat de Clemenceau et de Monet s’est nourrie de deux lumières au service d’une certaine idée de la France : liberté de créer, liberté de vivre.

Alexandre Duval-Stalla est avocat. Il est l’auteur d’une biographie croisée sur André Malraux et Charles de Gaulle parue dans L’Infini en 2008.

Cet ouvrage paraît à l’occasion de la rétrospective Claude Monet au Grand Palais du 22 septembre 2010 au 24 janvier 2011

Pierre Nora, une mémoire d’historien

avril 27, 2010 § Poster un commentaire

Il se rêvait normalien et philosophe, il est devenu éditeur et historien. L’auteur des « Lieux de mémoire », réfugié dans le Vercors pendant la Seconde Guerre mondiale, professeur en Algérie en 1958, académicien aujourd’hui, raconte la genèse de ce travail

Il habite dans le triangle d’or de l’édition parisienne. Au coin de la ravissante place de Furstenberg. Tenue décontractée et sourire aux lèvres, Pierre Nora, 78 ans, ouvre la porte. Avec une politesse très vieille France, l’historien invite l’interlocuteur à le suivre dans le living-room.

Les vastes portes-fenêtres de cette pièce à la fois bureau et salon laissent largement entrer la lumière. « Au printemps, dit-il, sur la place c’est un tapis d’arbres. » Sur la cheminée, une multitude de photos. Celle d’une femme brune. Sa compagne. Jardinière de son état.

À côté, des clichés de son fils à tous les âges : il a 25 ans aujourd’hui et termine une thèse de génétique à Curie. « Trop content de me dire à propos de son travail : “Tu ne comprendrais rien.” » À côté du fils, le neveu. Olivier, fils de Simon, le frère aîné décédé il y a quatre ans, qui préside deux grandes maisons d’édition, Fayard et Grasset.

« Un bilan fourre-tout » des 30 ans de la revue Débat

Sur les sièges, des dossiers sont soigneusement classés. « Si je ne range pas comme dans une cabine de bateau, plaisante-t-il, je ne retrouve rien. » Pour fêter les trente ans de la revue Le Débat , éditée par Gallimard et qu’il dirige depuis l’origine, Pierre Nora a imaginé un volumineux numéro à paraître dans la seconde quinzaine de mai.

« Un bilan fourre-tout pour lister ce qui a changé : Dieu, l’ordinateur, l’individu, l’écologie… » Avec « un plus ». En 1980, l’hebdomadaire L’Observateur avait voulu organiser une confrontation entre lui et Régis Debray de retour d’Amérique latine. Mais le révolutionnaire d’alors le considérant comme trop bourgeois avait préféré un dialogue par écrit. « J’ai retrouvé le texte, dit-il, se levant pour montrer les pages ronéotypées. On le republie en y ajoutant – comme on est devenu très amis – un nouvel échange de lettres. »

À ce gros travail, s’ajoutent les publications de la collection qu’il dirige également chez Gallimard. Des livres qui demandent beaucoup de soins : cartes, notes, vérifications. Sans oublier les 350 manuscrits reçus par an. « Je ne les vois pas tous. Mais cela suppose une correspondance, avec la terreur de laisser passer la perle. »

Il s’arrête, propose un café qu’il va faire lui-même dans la cuisine. Et continue au loin la discussion. La veille, il était chez Régis Debray – « on ne se quitte plus » –, pour parler de la Résistance avec Daniel Cordier, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Stéphane Hessel et Yves Guéna.

« Je n’ai aucun sentiment religieux »

La guerre, le marqueur de l’enfance de Pierre Nora. Sa famille juive n’était pas religieuse. Seule sa mère allait parfois à la synagogue. Mais son père avait, avec l’historien Louis Halphen, fait traduire Mein Kampf, persuadé dès 1934 qu’on allait vers l’apocalypse.

Chef de service à l’hôpital Rothschild, il reste à Paris en 1940 mais envoie sa famille à Grenoble. En 1942, la Gestapo occupe l’immeuble où elle s’est réfugiée. C’est la fuite à Villard-de-Lans. Puis le maquis du Vercors. Quand Pierre Nora revient au lycée Carnot étudier, il se sent un adulte.

Le conflit ne l’a pas rendu plus croyant. Il refuse de faire sa bar-mitzvah. « Je n’ai, dit-il, aucun sentiment religieux. Et j’en ai de moins en moins en vieillissant. Même si au moment de la guerre des Six Jours je me suis précipité à l’ambassade d’Israël pour prendre les armes. Par peur d’un nouvel holocauste. Moi qui n’avais pas fait la guerre. »

Il a été mobilisé en 1958 alors qu’il venait de passer l’agrégation d’histoire, mais des ennuis de santé l’écartent des combats en Algérie. L’armée l’envoie au lycée Lamoricière, à Oran, pour donner des cours. Deux ans qui lui permettent d’écrire un petit essai sur les Français d’Algérie.

En 1967, il visite Israël

« À cette occasion j’ai reçu une lettre de Jacques Derrida – il se relève pour sortir la fameuse missive d’un dossier – que j’avais côtoyé en khâgne. Aujourd’hui où des biographies affirment qu’il était pour l’Algérie française ce document a pris de l’importance. En fait il était camusien, déchiré. »

En 1967, comme il est trop tard pour aider Israël, il part visiter le pays. Qu’est-ce alors pour lui être juif ? « À la fois rien et tout, répond-il franchement. Rien ? je ne suis pas marié à une juive ; mon fils ne s’intéresse pas à Israël ; ma génération, conclut-il, a vécu dans l’idée qu’en Israël cela allait aboutir. Je sais maintenant que non. » Le tout ? « C’est l’historien Joseph Yerushalmi qui m’a dit : tu es le meilleur des juifs que je connaisse en citant mon travail sur la mémoire dans la préface de son livre Zakhor (histoire de la mémoire juive). »

Il se destinait pourtant à la philosophie. Mais collé à l’École normale, il se tourne vers l’agrégation d’histoire. Après avoir hésité entre l’ethnologie, la psychiatrie. Et même l’économie, que son frère Simon, l’inspecteur des finances, très proche collaborateur de Mendès France, l’aîné protecteur du petit dernier des quatre enfants, le poussait à faire. « Bref en prenant l’histoire comme discipline fédératrice ».

Au moment de la thèse il recule devant la spécialisation que cela implique. « Au fond, j’étais fait pour être essayiste, sourit-il. Et je me sentais trop happé par la vie parisienne. » Il lance la collection « Archives » qui réunit des documents présentés par un historien. Il est aussi assistant à la Sorbonne et à l’Institut d’études politiques lorsque Claude Gallimard, qui vient d’hériter des éditions de son père, fait au jeune homme de 30 ans une proposition extraordinaire. Entrer chez lui pour y développer le secteur d’essais et de documents. « On m’a dit : tu es fichu pour l’université et l’écriture. J’ai mis l’orteil pour tâter l’eau de la piscine et j’y suis toujours. »

La République et La Nation, deux projets déments

Ce périple familial et éditorial le mène doucement vers son grand œuvre, les Lieux de mémoire et la célébrité à plus de 50 ans. L’idée mûrissait depuis vingt ans. Une fois encore, Pierre Nora se lève pour prendre sur une étagère un ouvrage découvert lorsqu’il était en Algérie : les manuels d’histoire d’Ernest Lavisse « qui, de 1880 à 1914, par son ultrapatriotisme, a entretenu l’esprit de revanche. Cela m’a poussé à m’intéresser à la dimension historiographique. » Comment l’histoire se fabrique. Comment se sont constituées les séries archivistiques, par exemple.

Nommé à l’École des hautes études en sciences sociales, il s’intéresse aux objets qui ont formé le sentiment national : noms de rues, monuments aux morts, etc. « Je me suis aperçu que, sur le 14-Juillet, ou le drapeau tricolore, il y avait peu de chose. Mona Ozouf a fait un portrait amusant dans Le magazine littéraire de ces séminaires des années 1980. Moi au tableau noir en train d’établir des listes. »

Au bout de deux ans, que faire de toute cette matière ? D’où l’idée de l’édition. Dans les années 1980, tout le monde réfléchissait sur la République, la refondait. « Mon seul mérite a été de pressentir ce grand mouvement de mise en cause de l’histoire traditionnelle par la montée en puissance des mémoires. »

Reste que le projet éditorial est dément. « En 1982, lorsque j’ai commencé, explique-t-il avec humour, ma nouvelle compagne me décrit sortant de repas avec des papiers, des plans dans la poche, des personnes à contacter. Ravagé. » Deux années intenses, entre 1984 et 1986, pour écrire La République (un volume) et La Nation (3 volumes). Il annonce la suite sur « les France » mais ne sait pas comment s’y prendre et piétine pendant cinq ans.

Un immortel de l’Académie française

Claude Gallimard meurt. Antoine Gallimard lui succède. « À un dîner chez lui, quelqu’un m’a demandé si j’allais reprendre le projet. J’ai dit oui. Trois volumes, de mille pages chacun. Pourtant, au moment de la sortie, je pensais que cela allait tomber à plat. Et bizarrement la mayonnaise a pris. Je croyais avoir décortiqué une spécificité française pas exportable. J’avais étudié les retombées, en France, d’un problème mondial. Tous les pays décolonisés retrouvaient une mémoire, ceux qui sortaient du communisme aussi. »

Mais cette notion de mémoire devient un instrument de commémoration. « Alors qu’au départ je paraissais porté par un mouvement de libération de l’histoire, maintenant je joue le rôle inverse de la sentinelle contre les lois mémorielles. »

C’est la raison de ses positions très critiques sur les textes votés par le Parlement. La raison pour laquelle il se dit satisfait qu’en 2008 la mission parlementaire Accoyer y ait mis un terme. « Au moins aura-t-on bloqué la criminalisation rétrospective de tous les faits du passé. »

S’il est en tout cas un lieu de mémoire où Pierre Nora aime se rendre, c’est l’Académie française où il siège depuis neuf ans. Des gens de qualité y sont devenus ses amis. « Je n’étais pas parmi les très proches de René Rémond. Pourtant il a fait un discours de réception très généreux. Quand il est tombé malade il m’a dit “on est devenus vraiment amis trop tard”. »

Biographie à paraître

Quant à Mgr Lustiger, alors évêque d’Orléans, Pierre Nora avait publié, dans les premiers numéros du Débat, un entretien qu’il avait donné au journal Haaretz sur son judaïsme et sa conversion. « Je lui avais demandé l’autorisation de le traduire. Il avait accepté. Entre-temps il m’avait dit “invitez-moi à déjeuner avec des intellectuels que je serais content de connaître”. »

Cela s’est passé dans ce salon, fin 1980 avec Jacques Le Goff, François Furet, Régis Debray, Jean-Luc Marion. « On est restés jusqu’à 4 heures de l’après-midi. Mgr Lustiger a parlé de sa Pologne, raconté son voyage en Israël à pied. Cela avait tellement passionné que, dès que Mitterrand est arrivé à l’Élysée, Régis Debray a repris cette idée de déjeuners intellectuels. »

Cet automne, un ouvrage sur la vie de Pierre Nora devrait paraître. « Un jour, j’ai fait remarquer à l’auteur François Dosse : Arrêtez donc de voir tous mes amis, je ne veux pas que votre livre soit une longue citation hagiographique.”

Détrompez-vous, m’a-t-il répondu, “vous avez beaucoup plus d’ennemis que d’amis.” C’est inévitable dans le métier que je fais. Pour Les Lieux de mémoire, par exemple, 130 personnes sont les vrais auteurs et j’ai l’air d’être le seul. Mais si j’y ai peu écrit, c’est moi qui l’ai porté. » Seul.

Source : La Croix http://www.la-croix.com/Pierre-Nora-une-memoire-d-historien/article/2423408/5548

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