Mariage homosexuel : La fin d’une certaine idée de la République

septembre 21, 2012 § Poster un commentaire

Communautarisme, discrimination positive, rupture avec la tradition républicaine du droit naturel et abandon du principe de l’intérêt de l’enfant au profit du désir d’enfant, telles sont les remises en cause fondamentales de notre idéal républicain par le projet de loi sur le mariage et l’adoption d’enfants pour les couples de même sexe.

Article publié dans le Figaro du 18 septembre 2012

L’amour rend aveugle et à trop vouloir bien faire, on finit par tout détruire. C’est le paradoxe du projet de loi sur le mariage et l’adoption d’enfants pour les couples de même sexe. En effet, en souhaitant légitimement défendre les discriminations subies à raison de leur orientation sexuelle et assurer une meilleure reconnaissance des droits des couples de même sexe, les solutions proposées par le gouvernement sont une remise en cause fondamentale des principes essentiels de la République française que sont le refus du communautarisme et de la discrimination positive et le respect de la tradition juridique fondée sur le droit naturel et du principe de l’intérêt de l’enfant.

La première remise en cause fondamentale est celle de la reconnaissance en tant que telle de la communauté homosexuelle en lui attribuant des droits spécifiques en matière de filiation. Or, depuis 1789, rompant ainsi avec la monarchie, la République n’a reconnu des droits qu’à des individus se refusant toujours à tout communautarisme, considéré comme contraire à la liberté intrinsèque reconnue à chaque personne. Le risque majeur de cette reconnaissance de la communauté homosexuelle est d’ouvrir la voie à tous les communautarismes politique, social, culturel, religieux ou ethnique.

La deuxième remise en cause est celle de la rupture d’égalité entre les citoyens par la discrimination positive. En effet, contrairement à l’idée généralement émise, ce projet ne répond pas à une exigence d’égalité, mais, au contraire, est la reconnaissance d’une discrimination positive conférant plus de droits à une communauté donnée ; créant de fait une fausse égalité, qui n’est que le masque d’une inégalité qui ne dit pas son nom. En effet, contrairement à ce qui est affirmé dans un syllogisme trompeur, le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe ne sont pas l’égalité des droits, mais des droits supplémentaires pour cette communauté. Pourquoi la République accorderait-elle plus de droits aux couples de même sexe qu’aux autres citoyens ? Plus de droits qu’à un parent isolé ? Plus de droits qu’un couple ayant des difficultés à avoir un enfant ? Plus de droits à un couple qui souhaitent adopter ?

La troisième remise en cause fondamentale est celle de notre tradition juridique fondée sur le droit naturel qui est le fondement même de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. En vertu de cette tradition juridique, la République a toujours reconnu des droits fondés sur la nature humaine à chaque individu ; ce qui a notamment permis de les considérer comme universels et intemporels. En accordant plus de droits que la nature n’en a conférés, l’actuel projet de loi s’extrait de cette tradition juridique en accordant notamment des droits relatifs à la filiation dans le cadre du mariage de personnes du même sexe. Les conséquences seraient particulièrement dangereuses permettant l’attribution de droits en déconnexion totale avec la réalité et la condition humaines.

La quatrième rupture est la remise en cause d’un principe essentiel qui est au cœur de notre conception de la condition humaine, à savoir l’intérêt de l’enfant. En effet, à défaut de pouvoir se défendre en raison de son âge, le juge est, en France, garant de l’intérêt de l’enfant. C’est notamment le cas en matière de placement d’enfant en cas de maltraitance ou de divorce au moment de décider de la garde de l’enfant. Or, en légitimant le désir d’enfant (ce qui a toujours été refusé aux parents ayant des difficultés à enfanter), l’actuel projet de loi remet en cause notre conception républicaine du respect dû à chaque individu dans son intégrité, son irréductibilité et sa personne. En effet, la République s’est toujours refusée à ce qu’un individu fasse primer son propre intérêt sur celui d’un autre, même d’un parent sur son enfant. La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres.

C’est pourquoi, la voie choisie par le gouvernement signe la fin d’une certaine idée de la République héritée de la Révolution française et encourt la censure du Conseil constitutionnel, sauf à renoncer définitivement aux principes contenus dans le préambule de notre constitution.

Pourtant, il existe des solutions juridiques adaptées qui permettraient dans le respect de nos principes républicains d’assurer aux homosexuels une vraie égalité des droits, notamment en alignant la forme (passage devant le maire) et les droits (hors les questions de filiation) du PACS sur celle du mariage (ce qui est déjà largement le cas) et en assurant le contrôle du juge, gardien des libertés individuelles, sur toutes les questions de filiation pour les couples ne pouvant naturellement avoir d’enfant au regard du seul critère de l’intérêt de l’enfant.

Ces solutions ont l’avantage de satisfaire toutes les parties raisonnables de ce débat et, rendant ainsi la vue à certains, de concilier l’amour de la République avec celui de la défense très voltairienne de tout individu en raison de son orientation sexuelle ; évitant ainsi une remise en cause inutile de notre idéal républicain et nous préservant des dérives contre lesquelles la République s’est battue depuis plus de deux cents ans au service d’une certaine idée de la liberté et de la condition humaine.

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« Se revendiquer comme homme de droite ou comme homme de gauche ne sont jamais que deux des innombrables façons qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile » Ortega y Gasset

mai 14, 2011 § Poster un commentaire

Le 9 mai 1883 naît à Madrid José Ortega y Gasset. Brillant élève des Jésuites à Miraflores del Palo, près de Malaga, il perd la foi catholique sous la double influence de Renan et du « modernisme » religieux. Après avoir suivi les cours de droit et de philosophie d’une université de Bilbao, il publie une thèse de doctorat intitulée Les terreurs en l’an mille. Ce sera ensuite une série de séjours à Leipzig, à Berlin, à Marburg-am-Lahn. Fondateur de revues d’idées (Espana, El Sol, Revista de Occidente), hostile aux régimes autoritaires, il réagit en s’engageant personnellement. En 1931, il est élu député et fonde avec Maranon et Perez de Ayala un groupe parlementaire intitulé Al servicio de la Republica.

Cette aventure le déçoit. Aucune unité de vues ne le lie à ses compagnons de combat et il estime plus sage de se retirer de la scène politique. Désormais, il est convaincu que les intellectuels n’ont pas à chercher le pouvoir. Aux jeunes gens de tous les horizons politiques qui viennent lui demander des conseils, il répond : « Je sais — et vous aussi le saurez, dans quelques années — que tous les mouvements caractéristiques de notre époque sont historiquement faux et vont au devant d’un échec catastrophique ». Ortega craint la violence de ce qu’il appelait le juvénilisme, conséquence de l’avènement des masses : au cours du XIXe siècle, la population européenne a triplé. Cette démographie galopante ne pouvait que provoquer le rabaissement généralisé du niveau culturel et spirituel et, par voie de conséquence, l’avènement d’un homme moyen dont le comportement est comparable à celui d’un primitif transplanté dans une vieille cité.

À 15 ans, Ortega a vécu l’épouvantable défaite de 1898, qui oblige son pays à céder Cuba, les Philippines et Porto Rico aux Américains. C’est la fin d’une grande puissance coloniale. Cette décadence appelle un renouveau, mais encore faut-il en découvrir les causes. Ortega constate que l’Espagne a perdu sa cohésion et son unité, qu’elle n’a plus de projet susceptible de transcender l’individualisme des hommes ou des groupes ; et, surtout, qu’elle n’a plus d’élites clairvoyantes, dignes de rassembler et de diriger les masses. Cette dialectique masse-élites fera l’objet d’un livre : La Espana invertebrada (1922). Les mêmes arguments seront élevés à la dimension européenne dans ce qui deviendra l’essai le plus célèbre du philosophe, La révolte des masses, paru en 1930.

Pour être totalement espagnol, il faut être européen et Weltbürger (citoyen du monde). Contrairement à l’Allemand qui, dans son éveil spirituel, se retrouve seul et perçoit les événements extérieurs comme « un morne fracas cosmique qui heurte les rochers de son insularité égotique », l’homme du Sud éveille d’emblée sur l’agoraet doit se libérer des imbrications sociales pour retrouver la solitude créatrice. S’inspirant de Jung, Ortega pose donc l’Espagnol comme l’homme de la spontanéité, aux réflexes rapides mais superficiels et parfois irréfléchis. L’Allemand, lui, réagit lentement mais les stimuli qui le frappent sont longuement assimilés dans son intériorité avant de susciter une réponse globale.

Ortega oppose la raison vitale à la raison pure de la philosophie allemande qu’il a côtoyée dans les universités d’Outre-Rhin. Pour Leibniz, Kant, Fichte ou Hegel, le monde n’est qu’un vaste chaos que la pensée doit ordonner. Ortega admet l’existence d’un moi libre et conscient qui ordonne rationnellement les choses, mais il conteste le finalisme implicite de l’idéalisme allemand et donne priorité à la vie.

Malgré ces divergences, il ne fait aucun doute que c’est en Allemagne qu’Ortega a trouvé les penseurs qui partageaient sa sensibilité profonde. À Berlin, par ex., Georg Simmel, dont il a suivi les cours, enseignait que certaines valeurs ont effectivement une validité objective et absolue, et que le relativisme de notre perception des valeurs n’est, en fait, qu’un regard perspectiviste, et donc limité, jeté sur la vérité absolue. Les réflexions que cet enseignement a inspirées à Ortega sont rassemblées dans son ouvrage El tema de nuestro tiempo(1923). Entre le relativisme, qui engendre le scepticisme, et le rationalisme, qui est quête d’absolu, il faut ouvrir une troisiéme voie. L’entendement ne se laisse pas traverser passivement, mais il n’altère pas non plus ce qu’il appréhende. Sa fonction est clairement sélective : il retient du réel tous les éléments qui s’accommodent de son appareil récepteur, tandis que les autres lui échappent. Une telle vision est radicalement pluraliste. D’un point de vue anthropologique, cela signifie que chaque peuple, à chaque époque, est prédisposé à jouir de tel ou tel aspect du monde. Les perspectives sont les composantes de la réalité. Elles ne sont nullement déformantes, elles constituent l’organisation même du réel. « Une réalité, écrit Ortega, qui, aperçue de n’importe quel point de vue, s’avérerait toujours identique, c’est là un concept absurde ».

Nietzsche a appris à Ortega l’idée d’une vitalité corporelle qui sous-tend toute expression vitale, même la plus spiritualisée. Cette vitalité corporelle est elle-même soumise à un rythme sinusoïdal, fait de chutes et d’ascensions. S’il estime que Nietzsche a eu tort de traduire sa pensée en des termes trop zoologiques, somatiques ou biologiques, Ortega ne rejette pas pour autant les prophéties intuitivement géniales du solitaire de Sils-Maria : le temps qu’il avait annoncé est le nôtre. À nous de le vivre.

L’attitude d’Ortega face à la tradition phénoménologique et existentialiste allemande est plus révélatrice encore de sa propre démarche. La phénoménologie de Husserl aurait, selon lui, raté la vocation qu’elle ambitionnait initialement. La volonté de saisir les phénomènes dans lesquels la pensée s’enracine, s’est estompée pour retomber dans une sorte de rationalisme cartésien. Dés que Husserl s’est mis à parler de « conscience pure », il a escamoté la réalité et déréalisé le monde que l’homme doit affronter.

Ortega est plus proche des thèses que Heidegger avait défendues dans Sein und Zeit (1927). La vie comme inquiétude, comme souci, comme insécurité et la culture comme recherche de sécurité étaient des idées qu’il avait déjà approchées dans son livre Meditaciones del Quijote (1914). Le philosophe espagnol a toujours prétendu ne jamais avoir été influencé par Heidegger. Quoi qu’il en soit — et malgré les affinités existant entre les deux hommes — la controverse s’engagera assez rapidement. Dans L’évolution de la théorie déductive et l’idée de principe chez Leibniz, Ortega conteste l’interprétation heideggerienne du concept d’Être. L’Allemand se serait abusé sur la place de l’ontologie dans la pensée grecque et, pour Ortega, il n’est pas certain que l’homme se soit toujours interrogé sur l’Être. Heidegger aurait dû cerner davantage le sens de ce mot. Il aurait fallu se demander comment et pourquoi la spéculation sur l’Être est survenue en Grèce depuis Parménide. La linguistique, qu’interpelle Ortega, nous apprend que ce verbe est l’un des plus récents qui soient. Dans presque toutes les langues, il est formé de racines aux origines les plus diverses, ce qui souligne son caractère éminemment occasionnel et accidentel. Ortega reproche à Heidegger de ne pas avoir correctement perçu le côté dynamique de la conception grecque de l’Être, comme activité ou actualité.

Il est insoutenable, dit Ortega, de réserver à l’homme seul, le privilège exclusif de s’éprouver comme un être « problématique ». L’animal peut, lui aussi, se sentir en péril, vivre en alerte perpétuelle. La déréliction et le pessimisme heideggeriens, qui suscitent la fameuse angoisse des existentialistes, peut entraîner une réaction positive de libération et d’énergie salutaire. Ortega ne conteste donc pas le côté dramatique de l’existence, mais il refuse de définir la vie par ce seul aspect. S’il ne faut pas verser dans l’optimisme béat, s’il faut percevoir la terrible négativité qui gît au tréfonds du monde, la tâche du philosophe est de militer dynamiquement contre ce destin.

L’angoisse et l’infinie « allégresse du monde » cohabitent en chacun de nous. Il faut prendre en compte ces deux aspects si contrastés de la vie, si l’on ne veut pas se condamner à porter sur celle-ci un regard hémiplégique et réducteur. Ortega conteste cet existentialisme qui ne veut percevoir le monde que comme une noire crevasse et qui n’a d’intérêt que pour le malaise, l’abîme ou le néant. La vivacité hispanique qui habite le philosophe lui fait refuser cette philosophie macabre, cette manie germanique des profondeurs. Sa philosophie veut être, entre les profondeurs et la surface de l’Être, un perpétuel aller-retour.

Après cette initiation universitaire au monde philosophique allemand, Ortega s’est donné pour tâche d’initier la jeunesse d’Espagne à la pensée européenne. Par son labeur incessant, par le nombre important de traductions qu’il a fait publier, par la concision de ses textes, il a permis aux étudiants espagnols de comprendre l’actualité philosophique. Mais il ne s’est pas contenté de cette mission académique. Il souhaitait en effet que ce savoir soit mis au service de la société espagnole et qu’il ait un impact sur la vie politique de son pays.

« Toute ma vie, toute mon œuvre a été au service de l’Espagne ». La monarchie décadente, le pouvoir exorbitant de l’aristocratie et du clergé, ces formes désuètes et mortes, exigeaient des innovations. Dans La Espana invertebrada, Ortega explique que toute nation se forme autour d’un « projet qui suggère un mode de vie en commun ». C’est par de tels projets que se réalise la phase ascendante d’intégration des unités sociales. La ruine des nations survient lorsque le processus inverse, la désintégration, se met en marche. Alors, les parties, jadis intégrées par le projet initial, se détachent successivement de la vie commune et s’affaiblissent dans une isolation stérile. C’est quand une nation a oublié le projet qui l’animait qu’elle doit recevoir le qualificatif d’invertébrée.

En 1580, pendant le règne du roi Philippe II, l’union de la Castille et de l’Aragon a permis de « lancer l’énergie espagnole aux quatre vents pour inonder la planète et créer un empire d’une superficie jamais encore atteinte dans l’Histoire ». La désagrégation, pourtant, n’a pas tardé. Les zones périphériques se sont détachées les premières : les Pays-Bas, Milan, Naples. Au début du XIXe siècle, les colonies sud-américaines acquièrent leur indépendance et l’Espagne se voit réduite à son espace péninsulaire. Après 1898, le séparatisme et le régionalisme entameront l’unité intérieure.

Sur le plan social, l’Espagne perd également son « squelette ». Les diverses classes sociales deviennent des entités hermétiques. Les militaires, les ouvriers, les intellectuels, les politiciens perdent contact les uns avec les autres. Chacun de ces groupes sociaux reste persuadé « d’être l’unique groupe existant, d’être un tout et letout ». Ainsi, les militaires déclenchent des pronunciamentos, la classe ouvrière s’exerce à l’action directe et, au bout du compte, surgit le chaos. Au sein même des groupes sociaux, Ortega, à l’instar du sociologue italien Vilfredo Pareto, distingue une minorité d’individus exemplaires, qui ont des qualités de dirigeants et une masse qui, en période ascendante d’intégration, les suit et, en période de désintégration, refuse toute hiérarchie interne au groupe. L’élite qui survit à la désintégration devient alors indigne de sa tâche.

Ortega a rêvé de forger une élite nouvelle avec des hommes venus de toutes les classes, et de sortir ainsi l’Espagne de son marasme. Ses idées politiques avaient le mérite d’une extraordinaire limpidité que l’on retrouve d’ailleurs dans toutes ses œuvres, mais elles heurtaient de front une société dominée par les conflits d’intérêts, dans laquelle les hommes au pouvoir utilisaient toutes les potentialités de l’irrationnel pour conserver leurs privilèges.

Comme Miguel de Unamuno, Ortega a opté pour un « libéralisme » hispanique opposé aux totalitarismes d’un XXesiècle à la recherche de stabilités définitives. « Ni le bolchevisme, ni le fascisme, écrit-il, ne résument tout le passé, condition indispensable pour le surmonter ». Ces deux totalitarismes sont des phénomènes de l’âge des « masses » qui a fait perdre aux hommes toute « conscience historique ».

Pour acquérir cette conscience, nécessaire à l’équilibre de toute société politique, Ortega suggère l’enseignement d’une philosophie humaniste qui marquera l’avènement d’hommes nouveaux, conscients des impératifs de l’époque, parce que dépositaires d’une mémoire historique effective. Le bolchevisme et le fascisme se bornent, écrit-il, à nier la validité des institutions libérales sans se rendre compte que cette négation peut les conduire à des positions anachroniques. Il faut plutôt dépasser le libéralisme, en assimilant les acquis spirituels de cette idéologie politique polymorphe.

L’anti-totalitarisme d’Ortega s’accompagne d’une sévère critique des postulats rationalistes de la démocratie libérale. Il est convaincu que seule la sélection permettra de « gouverner les esprits » et d’« orienter les volontés ». L’homme, pense-t-il, n’est jamais motivé par des « idées pures » mais par des sentiments et des associations d’images. C’est de la vie — et de la vie seule — qu’émerge la raison.

On a maintes fois insisté sur l’influence qu’Ortega a exercé sur la pensée du chef phalangiste José Antonio Primo de Rivera. Ce dernier a effectivement rendu hommage à la pensée du philosophe, tout en lui reprochant de ne pas assumer d’engagement politique cohérent. Ortega avait choisi le combat politique lors de l’avènement de la République, mais n’en avait tiré que des déceptions. Les années 30 auraient dû, estimait José Antonio, entendre sa voix prophétique et énergique. Cette volonté de se retirer « au-dessus de la mêlée » est sans doute une erreur que l’Espagne paie aujourd’hui encore, parce que le franquisme catholique était foncièrement incapable de traduire dans les faits politiques cette troisième voie suggérée par Ortega et voulue par José Antonio.

Lorsque la guerre civile éclate en 1936, le philosophe choisit le chemin de l’exil. Cet exil, commencé à Paris et en Hollande, se poursuit au Portugal et en Argentine. En 1946, il se réinstalle à Madrid, boude le régime qui n’a réussit qu’à restaurer sans innover, et crée l’Instituto de Humanidades. Désormais, il fait la plupart de ses conférences en Allemagne où ses idées sont davantage lues et discutées. En 1950, à Baden-Baden, il rencontre Heidegger pour lui faire part de vivo de ses critiques. Il meurt le 17 octobre 1955.

La confrontation d’Ortega avec le monde effervescent de la politique correspond à la désorientation que vécurent les idéaux humanistes et libéraux dans la première moitié de ce siècle. Son cas est semblable à celui de Benedetto Crocce en Italie. Pour les deux hommes, le libéralisme apparaissait comme un système marqué par la tolérance, qui dépassait les autres idéologies parce qu’il accueillait toutes les vérités dans un cercle plus large, les replaçait là où elles pouvaient s’avérer utiles, et convertissait les éléments jugés arbitraires et fantaisistes en problèmes et en solutions logiques. Tout rejet du polymorphisme leur apparaissait comme stérile.

Ortega et Croce souhaitaient une tolérance active, un refus des illusions, la lucidité pour que l’homme ne se constitue pas prisonnier d’une utopie et ne revendique pas la fin de l’histoire. Malheureusement, le libéralisme n’était pas ce qu’il croyait. C’est lui qui nous impose, aujourd’hui, la mortelle tiédeur que ni Ortega ni Croce ne souhaitaient.

► Robert Steuckers, éléments n°40, hiver 1981.

« C’est l’homme de génie que je veux dans l’écrivain, quels que puissent être ses mœurs et son caractère, parce que ce n’est pas avec lui que je veux vivre, mais avec ses ouvrages, et je n’ai besoin que de vérité dans ce qu’il me fournit ; le reste est pour la société et il y a longtemps que l’on sait que l’homme de société est rarement un bon écrivain » Sade

avril 2, 2011 § Poster un commentaire

« Pour nous la question n’est pas de savoir si la peinture de M. Céline est atroce, nous demandons si elle est vraie. Elle l’est. Et plus vrai encore que la peinture , ce langage inouï, comble du naturel et de l’artifice, inventé, créé de toutes pièces à l’exemple de la tragédie , aussi loin que possible d’une reproduction servile du langage des misérables, mais fait justement pour exprimer ce que le langage des misérables ne saura jamais exprimer, la sombre enfance des misérables. » Georges BERNANOS

Pour fêter l’année du Mexique en France malgré la bêtise ambiante : Lire Fuentes

février 12, 2011 § Poster un commentaire

« La latinité, c’est un grand fleuve de rencontres »

Carlos Fuentes

Fils du diplomate mexicain Rafael Fuentes Boettiger, Carlos Fuentes voit le jour le 11 novembre 1928 à Panama (capitale du Panama). Il passe sa petite enfance dans cette ville, puis suit les affectations de son père à Quito (Pérou), Montevideo (Uruguay), Rio de Janeiro (Brésil), Washington (Etats-Unis), Santiago du Chili (Chili) et Buenos Aires (Argentine). En 1944, il rejoint Mexico où il passe son baccalauréat en 1946 avant de suivre des cours au Collège français. En 1949 il entame des études de droit à l’Université nationale autonome de Mexico puis complète son cursus par un troisième cycle à l’Institut des Hautes Études de Genève (Suisse) tout en travaillant auprès de l’Organisation Internationale du Travail pour le compte du Ministère des Affaires étrangères mexicain (1950-1952).
Carlos Fuentes commence à écrire vers l’âge de 20 ans. Ses premiers textes sont publiés dès 1948 dans plusieurs revues politico-littéraires mexicaines comme entre autres Manana et Ideas de mexico. En 1954 il publie un recueil de nouvelles intitulé Jours de carnaval. L’année suivante il fonde avec Octavio Paz et Emmanuel Carballo la Revista Mexicana de Literatura (Revue Mexicaine de Littérature). Son premier roman, La plus limpide région, une fresque de la ville moderne de Mexico, est publié en 1958, suivi en 1959 de Les bonnes consciences. On le classe dès lors, sans doute un peu vite, dans ce qu’on appellera le « Réalisme magique » latino-américain. À l’époque Directeur du service des relations culturelles du Ministère des Affaires étrangères, il décide d’abondonner un temps la diplomatie pour devenir rédacteur au journal El Espectador, épouser l’actrice Rita Macedo, et voyager à Cuba où il défend activement la Révolution menée par son ami Fidel Castro.
De 1960 à 1980, Carlos Fuentes publie une oeuvre profonde et complexe qui l’installera comme comme l’un des maîtres de la littérature latino-américaine aux côtés de l’argentin Julio Cortazar, du mexicain Octavio Paz, du colombien Gabriel Garcia Marquez et du péruvien Mario Vargas Llosa. Parmi les principaux livres de cette époque, citons notamment La mort d’Artemio Cruz (1962, où il décrit un Mexique trahi par un révolutionnaire arriviste), Le Chant des aveugles (Nouvelles, 1964),Peau neuve (1967), Zone sacrée (1967), Anniversaire (1969) et Notre terre (1975). Au théâtre, il donneLe Borge est roi (1970, monté par Jorge Lavelli) et Tous les chats sont gris (1971). Il consacre des biographies à plusieurs auteurs qu’il admire ou qui influencent son oeuvre: William Faulker, Herman Melville, Jean Genet, Luis Bunuel ou encore Jane Austen. Membre du Parti Communiste, très critique sur certaines orientations du Mexique moderne, il publie des essais politiques et historiques comme entre autres La Révolution de mai (1968) ou Temps mexicain (1972). Carlos Fuentes participe en 1965 à la création de la maison d’édition mexicaine « Siglo XXI » où il dirige avec Octavio Paz la collection littéraire Obregon. Il divorce de Rita Macedo, qui lui a donné une fille, Cécilia, en 1962. Il épouse en 1973 la journaliste Sylvia Lemus avec qui il aura deux enfants: Carlos Fuentes Lemus (futur artiste peintre), né en 1973, et Natascha née en 1974, tous deux décédés jeunes. Cette année-là, il est nommé ambassadeur du Mexique en France (poste qu’il occupera jusqu’en 1977). Un vaste roman historique, Terra Nostra (1975), où il s’est donné pour ambition de restituer à ses contemporains la mémoire de leur passé, y compris les mythes pré-hispaniques, lui vaut en 1977 le prix Romulo Gallegos, la plus haute distinction littéraire d’Amérique latine. Exerçant ses fonctions diplomatiques, il partage sa vie entre Mexico, Londres et Paris.
À partir des années 1980, considéré dans le monde entier comme l’un des plus importants romanciers contemporains, Carlos Fuentes poursuit une oeuvre qu’il rassemble désormais sous le titre générique de L’Âge du Temps. Tout en enseignant dans plusieurs universités américaines (Columbia, Cambridge, Princeton, Harvard,…), il publie entre autres Une certaine parenté (1980), L’Eau brûlée (1981), Le vieux Gringo (1985), Christophe et son oeuf (1987), La Campagne (1990), L’Oranger (1992), Diane ou la Chasseresse solitaire (1994, un récit de sa liaison passionnée avec l’actrice Jean Seberg), Les années avec Laura Diaz (1999) et L’Instinct d’Inez (2001).
Carlos Fuentes double également son oeuvre de fiction d’une importante réflexion sur la littérature et l’écriture. Dans Le nouveau roman hispano-américain (1969), La Maison à deux portes (1971) etGéographie du Roman (1993), il explore la littérature de langue espagnole; dans Cervantes, ou la critique de la lecture (1976) et Ce que je crois (2002), il éclaire plus précisément le sens de son expérience d’écrivain.
Carlos Fuentes obtient le Prix National de Littérature en 1985 et le prestigieux Prix Cervantès en 1987 pour l’ensemble de son oeuvre. En France, François Mitterrand lui décerne la Légion d’Honneur en 1992. En 2004, son pamphlet Contre Bush critique violemment l’impérialisme des Etats-Unis ainsi que la politique étrangère menée par l’administration néo-conservatrice de George W. Bush. Dans ses derniers titres: Le bonheur des familles (2006) et La volonté et la fortune (2008), Carlos Fuentes continue de confronter le temps historique du Mexique moderne aux profondeurs d’un temps mythique et légendaire universel.

Copyright © Noël BlandinLa République des Lettres, le lundi 09 mars 2009 (http://www.republique-des-lettres.fr/10684-carlos-fuentes.php)

 

« Vous vivez trop avec des lettrés et des savants. Ce sont des coquettes avec lesquelles il faut entretenir un commerce de galanterie, et dont il ne faut jamais songer à faire ni sa femme ni son ministre. » Napoléon

janvier 31, 2011 § Poster un commentaire

« Il ne peut y avoir de terme à la grandeur française. » Gaston Palewski

janvier 23, 2011 § Poster un commentaire

Fils d’un ingénieur des Arts et Manufactures, frère cadet de Jean-Paul, Gaston Palewski effectue sa scolarité primaire et secondaire au collège Rollin, puis aux lycées Michelet (Vanves) et Henri IV (Paris). Il obtient sa licence ès lettres à la Sorbonne, suit les cours de l’école libre des sciences politiques et de l’école du Louvre, puis rejoint l’Université d’Oxford en qualité de « research student ».
Alors qu’il effectue son service militaire au Maroc en 1924, il est appelé au cabinet du résident général, le maréchal Lyautey, où il occupe les fonctions d’attaché politique. S’il ne reste qu’une année à ce poste, il doit, comme il l’écrit lui-même, sa formation à « cet illustre administrateur, figure légendaire de l’histoire de France ». Dans ses Mémoires d’action, 1924-1974 (Plon, 1988), il rapporte cet épisode déterminant de sa vie. Il conçoit, dès cette époque, une rancœur tenace à l’encontre du maréchal Pétain, lorsque ce dernier écrasa Abd el-Krim, en août 1925, avec les renforts que Lyautey avait vainement réclamés avant de se voir retirer le commandement des opérations militaires de la guerre du Rif.
Revenu en France avec le résident général démissionnaire en septembre 1925, il est, dans un premier temps, journaliste au Bulletin économique et financier avant d’intégrer, en 1928, l’entourage de Paul Reynaud, tour à tour ministre des colonies, de la justice puis des finances, en qualité d’attaché de presse, puis de chef de cabinet. Il reste l’un de ses principaux collaborateurs jusqu’en 1939.
En 1934, avec le colonel de Gaulle, il prépare les propositions parlementaires en vue de la création de corps autonomes de divisions blindées dans l’armée. Il est alors l’un des tout premiers à déceler, au cours d’une « demi-journée décisive, l’évidente supériorité de ce grand officier au visage sévère », doué, selon lui, d’une grande chaleur humaine. Repoussées par Pétain, alors ministre de la Guerre dans le cabinet Doumergue, ces propositions sont récupérées et mises à exécution par Hitler en Allemagne. A plusieurs reprises, aux côtés de Paul Reynaud, Palewski a également été attaché à la délégation française à la Conférence du désarmement organisée par la Société des Nations à Genève.
En 1938, il est nommé directeur de cabinet de Reynaud, alors ministre de la justice du gouvernement Daladier et conserve ces fonctions lorsque son mentor devient ministre des Finances en novembre 1938. A cette occasion, il prend une part éminente à l’œuvre de restauration du crédit français et de retour réussi des capitaux en France. Il continue d’échanger avec de Gaulle. Ils collaborent ensemble à l’organisation des brigades cuirassées.
A la suite d’une intrigue de cabinet, Palewski, mis à l’écart par Reynaud, abandonne volontairement ses fonctions, prend l’uniforme et part pour le front. Versé dans la 34ème escadre de bombardement de nuit, il opère dans la Ruhr. Il est cité à l’ordre de l’armée de l’air, durant la nuit de Sedan, le 12 mai. Il ne rompt cependant pas avec la politique et dispense ses conseils le jour. Depuis le front, il suggère en vain à Daladier de nommer de Gaulle à la tête d’un grand ministère de la défense nationale, puis convainc Reynaud, devenu entre-temps président du Conseil, d’octroyer au colonel ses deux étoiles à titre temporaire et de le faire entrer dans l’équipe gouvernementale. C’est chose faite le 5 juin 1940. Dans ses Mémoires, Palewski considère que « ce fut sans doute l’une des données qui lui ont permis de commencer cette extraordinaire épopée qui a abouti à la libération d’une France indépendante et victorieuse. »
L’aviateur, qui se retrouve au début du mois de juin avec son escadrille en Tunisie, tente vainement de persuader Marcel Peyrouton et le général Noguès, résidents généraux en Tunisie et au Maroc, de défendre l’Afrique du Nord et de poursuivre la lutte. Il y demeure quelque temps avant de s’envoler pour Londres à l’appel du général de Gaulle à la fin du mois d’août 1940.
Le chef de la France Libre met rapidement en place une administration dans laquelle Palewski, fort de ses amitiés anglaises, de son expérience et de son habilité à faire pièce aux intrigues de Spears, est appelé à jouer un rôle primordial. Nommé, en décembre 1940, directeur des affaires politiques, chargé de l’action dans les territoires non occupés [non libérés], il est le premier à être nommé à ce poste. Il est en contact permanent avec Passy. Il supervise également l’hebdomadaire du mouvement, La Marseillaise. Il est aussi l’une des « voix » de la BBC Il abandonne ce poste-clé en mars 1941, à la suite de sa nomination de commandant des Forces françaises libres de l’Est africain. Il combat pendant près d’un an contre les Italiens en Ethiopie et représente la France libre auprès du Négus restauré. Il permet à la France, malgré l’inertie de Djibouti, de garder le contrôle du chemin de fer d’Addis-Abeba. Il regagne Londres en septembre 1942 où il est promu directeur du cabinet civil du général de Gaulle. Il ne cessera dès lors d’incarner, avec Billotte et Soustelle, un gaullisme intraitable, politique, méfiant envers les partis – les « féodaux » de la résistance -, et intransigeant avec les Anglais et les Américains.
Directeur de cabinet du président du Comité français de libération nationale à Londres, Alger et Paris, il prépare activement le retour du général de Gaulle en France, avec l’obsession de l’inscrire dans une ligne exclusivement nationale, de l’asseoir sur une administration provisoire strictement française.
Il conserve ses fonctions auprès du nouveau président du Gouvernement provisoire de la République française jusqu’à son retrait du pouvoir en janvier 1946. Il suggère, à la Libération, la création du Commissariat au Plan et la nomination de Jean Monnet à sa tête.
Il refuse tout poste et tout mandat électif pour rester aux côtés du général de Gaulle et participe activement à la création du Rassemblement du peuple français (RPF). Dès juillet 1947, il siège au sein de son comité exécutif, élargi et transformé en juin 1949 en conseil de direction. Il continue d’assumer, simultanément, les fonctions de directeur de cabinet du nouveau chef du RPF. En outre, il crée et pilote le comité national d’études, un organe parallèle de réflexion stratégique chargé de préparer le programme des réformes à réaliser dans la perspective du retour du général de Gaulle au pouvoir. Il réunit alors des personnalités telles qu’Aron, Malraux, Vallon, Debré, Soustelle ou Pompidou. Il assure également la liaison du RPF avec différents partis politiques étrangers. Orateur goûté du rassemblement, son éloquence et son aisance recueillent un franc succès dans les meetings gaullistes du Vel’ d’Hiv’ ou de la pelouse de Vincennes.
Il est candidat, pour la première fois, aux élections législatives de juin 1951 dans le sixième secteur de la Seine. Tête de la liste gaulliste, cet homme du monde, secondé par le maire de Vincennes, Antoine Quinson, mène une campagne difficile dans le bastion ouvrier de Jacques Duclos et de Charles Tillon. Ses réunions publiques, souvent houleuses, sont ponctuées par les nombreux horions des militants communistes.
Avec 88 497 des 298 719 suffrages exprimés, soit 29,6% des voix, sa liste, dont le bon score entame l’hégémonie communiste, obtient deux élus. Gaston Palewski abandonne alors ses fonctions de directeur de cabinet du général de Gaulle et recommande à ce dernier le nom de Georges Pompidou pour lui succéder à ce poste. « Il ne m’en a jamais voulu du service que je lui ai ainsi rendu » écrira-t-il, non sans humour, dans ses Mémoires.
L’élection de Palewski est validée le 6 juillet 1951. Le nouveau député de la Seine rejoint la commission des affaires étrangères. A partir de 1954, il investit celle du travail et de la sécurité sociale, avant d’opter, l’année d’après, pour la commission du suffrage universel, des lois constitutionnelles, du règlement et des pétitions. Il a appartenu, en outre, au comité directeur du FIDES (1951) et aux commissions de coordination chargées des questions relatives à la CECA (1953), puis à la commission de coordination pour l’examen des problèmes intéressant les États associés d’Indochine (1954). Il est désigné, dans ces trois dernières fonctions, par les commissions des finances, de la justice et de la législation et des affaires étrangères. Il est enfin élu vice-président du groupe gaulliste à l’Assemblée, dès 1951.
Son activité parlementaire est courte mais intense. En témoigne notamment le nombre de propositions de loi (3) ou de résolution (7) déposées, comme la fréquence de ses interventions en séance (27 comme député de base ; 23 comme vice-président de l’Assemblée nationale). Il s’intéresse volontiers aux questions économiques et sociales, à la fonction publique et aux allocations familiales.
Mais c’est aux questions diplomatiques et à la construction européenne qu’il consacre la plupart de son temps. Il participe à la discussion sur l’investiture de René Pleven, le 8 août 1951 et, à cette occasion, réclame un débat de politique étrangère sur les questions posées par la CECA, la situation stratégique de la France et l’éventualité d’une armée européenne à laquelle il s’oppose inlassablement, comme le RPF dans son ensemble, et dont l’institution justifierait, selon lui, un référendum. Le 29 décembre 1951, il signe une proposition de résolution sur l’organisation d’une confédération européenne, mais combat la voie conciliatrice dans laquelle les relations franco-allemandes se sont engagées. Il se veut vigilant, à cet égard, sur la Sarre, au cœur des discussions entre le gouvernement français et la chancellerie de Bonn et s’oppose à tout réarmement allemand sans l’accord et le contrôle de la France (séance du 17 novembre 1953). Par un ordre du jour blâmant (séance du 20 juin 1952), il critique fermement la politique tunisienne de Robert Schuman, chef de la diplomatie française et le ministre des Affaires étrangères lui-même qu’il ne considère pas qualifié pour ce type de négociations. Il intervient fréquemment sur l’Union française – notamment sur l’Indochine – dont il dénonce l’organisation et l’absence de perspectives. Il plaide pour l’ouverture de négociations avec l’URSS. Il prend la parole lors de la discussion relative à la Communauté européenne de défense (CED), lors de la séance du 28 août 1954, pour expliquer l’opposition des gaullistes. Il intervient également lors du débat relatif à la ratification des accords de Londres, le 12 octobre 1954. Redoutant un retour indirect du projet de CED par le canal des accords multilatéraux dont il ne faut pas « écouter les sirènes », il émet des réserves sur l’entrée de l’Allemagne dans l’OTAN et prône la construction d’une « véritable Europe », celle « de la géographie, de l’équilibre ». Il tient un discours similaire lors de la discussion des accords de Paris et expose son « dilemme angoissant entre [leur] rejet ou [leur] acceptation pure et simple », entraînant une « crise soit atlantique, soit internationale ». Après avoir qualifié d’ « inadmissible » le pacte franco-soviétique, il appelle finalement à un vote hostile, celui « de la raison et du courage » (séance du 22 décembre 1954).
Durant cet unique mandat parlementaire, Palewski s’abstient lors de l’investiture des cabinets Edgar Faure (janvier 1952), Antoine Pinay (6 mars 1952), René Mayer (janvier 1953) et Joseph Laniel (juin 1953), mais vote en faveur de Pierre Mendès France (17 juin 1954), y compris lors de sa première tentative infructueuse (4 juin 1953) et continue de le soutenir lors de sa chute (4 février 1955). S’il vote en faveur de la seconde investiture d’Edgar Faure le 23 février 1955, il lui refuse sa confiance le 29 novembre. Il vote la loi Marie-Barangé, les accords de Genève et de Londres, la proclamation de l’état d’urgence en Algérie, mais s’oppose donc à la CECA, à la CED et aux accords de Paris précités.
Son activité parlementaire aurait été plus soutenue encore si Palewski n’avait été élu vice-président de l’Assemblée nationale le 6 novembre 1952 et réélu en 1953, 1954 et 1955. Cette fonction renforce cependant la dimension parlementaire de sa carrière menée jusque-là. A ce titre, il a présidé un très grand nombre de séances (83) et conduit, en 1952, la délégation parlementaire française en Turquie où il a prononcé un discours devant le parlement d’Ankara sur la nécessité de soutenir son admission à l’OTAN.
Le 23 février 1955, Palewski accepte d’entrer dans le gouvernement dirigé par Edgar Faure en qualité de ministre délégué à la présidence du Conseil. Il prend part à la discussion des budgets militaires pour 1955 et 1956 et contribue à la création d’un secrétariat général permanent de la Défense nationale dont il précise longuement la mission de coordination et les attributions, lors de la séance du 22 juillet 1955. Se considérant lui-même comme le « second dans la hiérarchie gouvernementale », Palewski exerce la réalité du pouvoir en matière de Défense nationale, le détenteur en titre de ce portefeuille, le général Kœnig, relégué au rang de « demi-ministre », voyant échapper à sa décision certains des domaines les plus intéressants. Palewski a en effet la responsabilité de la coordination de la Défense nationale, de la recherche scientifique, des affaires sahariennes et atomiques. Ainsi lui est-il loisible de lancer le second plan atomique dont il revendique à bon droit la paternité.
Son expérience ministérielle s’achève avec la crise marocaine. Critiquant le manque de fermeté du président du Conseil face aux nationalistes et la politique du maréchal Juin, incapable d’enrayer les massacres, il démissionne de ses fonctions le 6 octobre 1955, en signe de protestation et de solidarité gaulliste. Raymond Triboulet et le général Kœnig en font de même. Gaston Palewski réclame alors la constitution d’un « gouvernement de salut public » et retourne dans l’opposition.
De nouveau candidat aux élections législatives du 2 janvier 1956, Gaston Palewski ne retrouve pas son siège de député. Il conduit la liste des républicains sociaux mais ne recueille, sur son nom, que 20 913 des 371 902 suffrages exprimés, soit 5,6% des voix.
Cet échec net, s’il met un terme définitif à sa brève expérience parlementaire – il ne se représentera jamais à aucune élection -, ne clôt cependant pas sa carrière politique. Nommé, en 1957, ambassadeur en Italie par le ministre des affaires étrangères Christian Pineau, il demeure au Palais Farnèse jusqu’en 1962, et y reçoit la haute société romaine. Il met également à profit cette ambassade pour animer la restauration de Florence, puis présider le Comité français pour la sauvegarde de Venise. L’ancien élève de l’école du Louvre, grand ami des arts et collectionneur averti, a été élu en 1968 à l’Académie des Beaux-arts. Il est, par ailleurs, vice-président du Conseil artistique des musées nationaux, directeur, puis président d’honneur de la Revue des Deux Mondes.
En avril 1962, rappelé de Rome, il est nommé ministre d’État chargé de la Recherche scientifique et des questions atomiques et spatiales, par le nouveau chef du gouvernement, Georges Pompidou. Il conserve ce portefeuille dans le second cabinet Pompidou, jusqu’en février 1965. Il est alors l’un des principaux artisans du développement du plan atomique français et de la mise en œuvre de la force de frappe nucléaire. Il négocie à ce titre en 1964 à Madrid la construction d’une centrale nucléaire. Il développe la coopération internationale, renforce les liens entre industries et recherche. Il est aussi à l’origine de la base de Kourou, en Guyane. À la faveur d’une entrevue avec Khrouchtchev, il est l’initiateur de l’achat du procédé français de télévision en couleur SECAM par l’U.R.S.S. et le promoteur d’une coopération spatiale entre les deux pays. Resté très proche du général de Gaulle, il le convainc, après l’attentat du Petit Clamart, de proposer au pays, par référendum, l’élection du président de la République au suffrage universel.
Après trois années passées à ce poste ministériel, auprès de Georges Pompidou, il abandonne ses fonctions, pour succéder à Léon Noël à la présidence du Conseil constitutionnel. Gardien du secret du roi pendant neuf ans, il veille avec intransigeance à la régularité des lois. Il doit enregistrer les résultats du référendum de 1969 qui provoque la démission du général de Gaulle et valider l’élection de son successeur. En d’autres termes, il contribue à tourner la page du gaullisme. Il est enfin à l’initiative de la décision du 16 juillet 1971 qui renforce l’autorité de la haute juridiction dans la balance des pouvoirs en matière de défense des libertés.
Il est, en 1971, président-fondateur de l’Institut Charles de Gaulle où il se fait le gardien vigilant du souvenir. Grand-croix de la Légion d’honneur, Compagnon de la Libération, il a également reçu la Croix de guerre 1939-1945, la Médaille coloniale (Ethiopie), les grands-croix de la couronne de Belgique et de l’ordre du Mérite de la République italienne, ainsi que diverses autres distinctions étrangères.
Figure majeure du « gaullisme historique », « premier des gaullistes par l’ancienneté » (Michel Debré), Gaston Palewski en accompagne et incarne toutes les étapes, les échecs comme les succès. Homme du monde, grand ami des arts, des artistes et des princes, conservateur éclairé, personnalité attachante, il représente remarquablement cette tradition de l’aristocratie libérale à laquelle le gaullisme fut si redevable.

Source : Assemblée Nationale (http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=5658#biographie)

« Ce dont je suis peut-être le plus reconnaissant à la France, c’est de m’avoir fait découvrir l’Amérique latine. » Mario Vargas Llosa

janvier 18, 2011 § Poster un commentaire

Éloge de la lecture et de la fiction – Discours de Mario Vargas Llosa pour son prix Nobel de littérature

J’ai appris à lire à l’âge de cinq ans, dans la classe du frère Justiniano, au collège de La Salle à Cochabamba (Bolivie). C’est ce qui m’est arrivé de plus important dans la vie. Presque soixante-dix ans après je me rappelle nettement comment cette magie, celle de traduire en images les mots des livres, a enrichi mon existence, brisant les barrières de l’espace et du temps en me permettant de parcourir avec le capitaine Nemo dans son sous-marin vingt mille lieues sous les mers, de lutter aux côtés de d’Artagnan, d’Athos, de Porthos et d’Aramis contre les intrigues qui menaçaient la Reine au temps du retors Richelieu, ou de me traîner dans les entrailles de Paris, devenu Jean Valjean, portant sur son dos le corps inerte de Marius.

La lecture transformait le rêve en vie et la vie en songe, en mettant à la portée du petit bonhomme que j’étais l’univers de la littérature. Ma mère me raconta que les premières choses que j’écrivais étaient les suites des histoires que je lisais, parce que j’étais triste qu’elles finissent, ou que je voulais en corriger la fin. Et c’est peut-être cela que j’ai fait toute ma vie sans le savoir : prolonger dans le temps, alors que je grandissais, mûrissais et vieillissais, les histoires qui avaient rempli mon enfance d’exaltation et d’aventures.

J’aimerais que ma mère fût ici, elle qui était toujours émue et pleurait en lisant les poèmes d’Amado Nervo et de Pablo Neruda ; et aussi mon grand-père Pedro, long nez et calvitie luisante, qui célébrait mes vers, et l’oncle Lucho qui m’encouragea tellement à m’investir corps et âme dans l’écriture, bien que la littérature, à cette époque et en ce lieu, eût si mal nourri ses adorateurs. Ma vie durant j’ai eu de ces gens à mes côtés qui m’aimaient et m’encourageaient, et me communiquaient leur foi quand je doutais. Grâce à eux, et sans doute, aussi, à mon obstination et un peu de chance, j’ai pu consacrer une bonne part de mon temps à cette passion, ce vice et cette merveille : écrire, créer une vie parallèle où nous réfugier contre l’adversité, et qui rend naturel l’extraordinaire, extraordinaire le naturel, dissipe le chaos, embellit la laideur, éternise l’instant et fait de la mort un spectacle passager.

Rien n’était moins facile que d’écrire des histoires. En devenant mots, les projets se flétrissaient sur le papier, idées et images fléchissaient. Comment les ranimer ? Par bonheur, les maîtres étaient là pour qu’on apprenne d’eux et qu’on suive leur exemple. Flaubert m’a enseigné que le talent est une discipline tenace et une longue patience. Faulkner, que la forme – écriture et structure – est ce qui grandit ou appauvrit les sujets. Martorell, Cervantès, Dickens, Balzac, Tolstoï, Conrad, Thomas Mann, que le nombre et l’ambition sont aussi importants dans un roman que l’habileté stylistique et la stratégie narrative. Sartre, que les mots sont des actes et qu’un roman, une pièce de théâtre, un essai, engagés dans l’actualité et le meilleur choix, peuvent changer le cours de l’histoire. Camus et Orwell, qu’une littérature dépourvue de morale est inhumaine, et Malraux, que l’héroïsme et la poésie épique avaient leur place dans l’actualité autant qu’à l’époque des Argonautes, l’Iliade et l’Odyssée.

Si je convoquais en ce discours tous les écrivains à qui je dois un peu ou beaucoup, leurs ombres nous plongeraient dans l’obscurité. Ils sont innombrables. Non seulement ils m’ont révélé les secrets du métier d’écrire, mais ils m’ont fait explorer les abîmes de l’humain, admirer ses prouesses et m’horrifier de ses égarements. Ils furent les amis les plus serviables, les animateurs de ma vocation, et j’ai découvert dans leurs livres que, même dans les pires circonstances, il reste de l’espoir et qu’il vaut la peine de vivre, ne serait-ce que parce que sans la vie nous ne pourrions lire ni imaginer des histoires.

Je me suis demandé parfois si dans des pays comme le mien, qui compte si peu de lecteurs et tant de pauvres, d’analphabètes et d’injustices, et où la culture reste le privilège d’un tout petit nombre, écrire n’était pas un luxe solipsiste. Mais ces doutes n’ont jamais étouffé ma vocation, car j’ai toujours continué à écrire, même dans ces périodes où les travaux alimentaires absorbaient presque tout mon temps. Je crois avoir agi sagement car, si pour que la littérature fleurisse dans une société il avait fallu d’abord accéder à la haute culture, à la liberté, à la prospérité et la justice, elle n’aurait jamais existé. Au contraire, grâce à la littérature, aux consciences qu’elle a formées, aux désirs et élans qu’elle a inspirés, au désenchantement de la réalité au retour d’une belle histoire, la civilisation est maintenant moins cruelle que lorsque les conteurs ont entrepris d’humaniser la vie avec leurs fables. Nous serions pires que ce que nous sommes sans les bons livres que nous avons lus ; nous serions plus conformistes, moins inquiets, moins insoumis, et l’esprit critique, moteur du progrès, n’existerait même pas. Tout comme écrire, lire c’est protester contre les insuffisances de la vie. Celui qui cherche dans la fiction ce qu’il n’a pas exprime, sans nul besoin de le dire ni même de le savoir, que la vie telle qu’elle est ne suffit pas à combler notre soif d’absolu, fondement de la condition humaine, et qu’elle devrait être meilleure. Nous inventons les fictions pour pouvoir vivre de quelque manière les multiples vies que nous voudrions avoir quand nous ne disposons à peine que d’une seule.

Sans les fictions nous serions moins conscients de l’importance de la liberté qui rend vivable la vie, et de l’enfer qu’elle devient quand cette liberté est foulée aux pieds par un tyran, une idéologie ou une religion. Que ceux qui doutent que la littérature, qui nous plonge dans le rêve de la beauté et du bonheur, nous alerte, de surcroît, contre toute forme d’oppression, se demandent pourquoi tous les régimes soucieux de contrôler la conduite des citoyens depuis le berceau jusqu’au tombeau, la redoutent au point d’établir des systèmes de censure pour la réprimer et surveillent avec tant de suspicion les écrivains indépendants. Ces régimes savent bien, en effet, le risque pris à laisser l’imagination discourir dans les livres, et combien séditieuses deviennent les fictions quand le lecteur compare la liberté qui les rend possibles et s’y étale, avec l’obscurantisme et la peur qui le guettent dans le monde réel. Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou pas, les fabulateurs, en inventant des histoires, propagent l’insatisfaction, en montrant que le monde est mal fait, que la vie de l’imaginaire est plus riche que la routine quotidienne. Ce constat, s’il s’ancre dans la sensibilité et la conscience, rend les citoyens plus difficiles à manipuler, à accepter les mensonges de ceux qui voudraient leur faire croire qu’entre les barreaux, au milieu d’inquisiteurs et de geôliers, ils vivent mieux et plus en sécurité.

La bonne littérature tend des ponts entre gens différents et, en nous faisant jouir, souffrir ou nous surprendre, elle nous unit par-delà les langues, les croyances, les us et coutumes ou les préjugés qui nous séparent. Quand la grande baleine blanche ensevelit Achab dans la mer, le cœur des lecteurs se serre pareillement à Tokyo, Lima ou Tombouctou. Lorsqu’Emma Bovary avale son arsenic, qu’Anna Karénine se jette sous un train et Julien Sorel monte à l’échafaud, et quand, dans Le Sud, de Borges, le gentil docteur Juan Dahlmann sort de ce café de la pampa pour affronter au couteau un tueur, ou quand nous réalisons que tous les habitants de Comala, ce village de Pedro Páramo, sont morts, le frisson qui nous parcourt est le même chez un lecteur qui adore Bouddha, Confucius, le Christ, Allah ou est agnostique, qu’il porte veston et cravate, djellaba, kimono ou bombachas. La littérature crée une fraternité à l’intérieur de la diversité humaine et éclipse les frontières érigées entre hommes et femmes par l’ignorance, les idéologies, les religions, les langues et la stupidité.

Comme toutes les époques ont connu leurs peurs, la nôtre est celle des fanatiques, celle des terroristes suicidaires, une espèce ancienne convaincue qu’en tuant on gagne le paradis, que le sang des innocents lave les affronts collectifs, corrige les injustices et impose la vérité sur les fausses croyances. D’innombrables victimes sont immolées chaque jour en divers lieux du monde par ceux qui se sentent détenteurs de vérités absolues. L’on croyait qu’avec l’effondrement des empires totalitaires, la coexistence, la paix, le pluralisme, les droits de l’homme s’imposeraient et que le monde laisserait loin derrière lui les holocaustes, les génocides, les invasions et les guerres d’extermination. Rien de cela ne s’est produit. On voit proliférer de nouvelles formes de barbarie, attisées par le fanatisme et, avec la multiplication d’armes de destruction massive, on ne peut exclure que n’importe quel groupuscule de rédempteurs fous provoque un jour un cataclysme nucléaire. Il faut leur couper la route, les affronter et les défaire. Ils ne sont pas nombreux, bien que le fracas de leurs crimes résonne dans toute la planète et que l’on soit saisis d’horreur par ce cauchemar. Nous ne devons pas nous laisser intimider par ceux qui voudraient nous ravir la liberté que nous avons conquise dans le long et héroïque processus de civilisation. Défendons la démocratie libérale qui, malgré toutes ses insuffisances, signifie encore le pluralisme politique, la coexistence, la tolérance, les droits de l’homme, le respect de la critique, la légalité, les élections libres, l’alternance au pouvoir, tout ce qui nous a tirés de la vie sauvage et nous a rapprochés – sans que nous n’arrivions jamais à l’atteindre – de la vie belle et parfaite simulée par la littérature, celle que nous ne pouvons mériter qu’en l’inventant, en l’écrivant et en la lisant. En affrontant les fanatiques assassins nous défendons notre droit à rêver et à faire de nos rêves la réalité.

Dans ma jeunesse, comme maints écrivains de ma génération, j’ai été marxiste et j’ai cru que le socialisme allait être le remède à l’exploitation et aux injustices sociales qui accablaient mon pays, l’Amérique latine et le reste du tiers-monde. Revenu de l’étatisme et du collectivisme, mon passage au démocrate et au libéral que je suis – que je tente d’être – a été long, difficile, et réalisé lentement, à la faveur d’événements tels que l’alignement de la Révolution cubaine, si enthousiasmante au début, sur le modèle autoritaire et vertical de l’Union Soviétique, le témoignage des dissidents qui parvenaient à s’évader des barbelés du Goulag, l’invasion de la Tchécoslovaquie par les pays du Pacte de Varsovie, et grâce à des penseurs tels que Raymond Aron, Jean-François Revel, Isaiah Berlin et Karl Popper, à qui je dois ma revalorisation de la culture démocratique et des sociétés ouvertes. Ces maîtres furent un exemple de lucidité et de hardiesse quand l’intelligentsia de l’Occident semblait, par frivolité ou opportunisme, avoir succombé au charme du socialisme soviétique ou, pire encore, au sabbat sanguinaire de la révolution culturelle chinoise.

Enfant je rêvais d’aller un jour à Paris parce que, ébloui par la littérature française, je croyais que vivre là et respirer l’air qu’avaient respiré Balzac, Stendhal, Baudelaire et Proust, allait m’aider à devenir un véritable écrivain, et qu’en ne sortant pas du Pérou je ne serais qu’un pseudo écrivain du dimanche et jour férié. Et il est bien vrai que je dois à la France et à la culture française des enseignements inoubliables, comme de dire que la littérature est autant une vocation qu’une discipline, un travail et une obstination. J’ai vécu là quand Sartre et Camus étaient vivants et écrivaient, dans les années de Beckett, Bataille, Ionesco et Cioran, de la découverte du théâtre de Brecht et du cinéma d’Ingmar Bergman, du TNP de Jean Vilar et de l’Odéon de Jean-Louis Barrault, de la Nouvelle Vague et du Nouveau Roman, et de ces discours, morceaux de bravoure littéraires, d’André Malraux, ainsi que, peut-être, du spectacle le plus théâtral de l’Europe d’alors, les conférences de presse et les coups de tonnerre olympiens du général de Gaulle. Mais ce dont je suis peut-être le plus reconnaissant à la France, c’est de m’avoir fait découvrir l’Amérique latine. C’est là que j’ai appris que le Pérou faisait partie d’une vaste communauté unie par l’histoire, la géographie, la problématique sociale et politique, par une certaine façon d’être et la langue savoureuse qu’elle parlait et dans laquelle elle écrivait. Et qu’elle produisait, en ces mêmes années, une littérature innovante et exaltante. C’est là que j’ai lu Borges, Octavio Paz, Cortázar, García Márquez, Fuentes, Cabrera Infante, Rulfo, Onetti, Carpentier, Edwards, Donoso et bien d’autres, dont les textes révolutionnaient alors l’écriture narrative en langue espagnole et grâce auxquels l’Europe et une bonne partie du monde découvraient que l’Amérique latine n’était pas seulement le continent des coups d’État, des caudillos d’opérette, des guérilleros barbus et des maracas du mambo ou du cha-cha-cha, mais aussi celui des idées, des formes artistiques et des fantaisies littéraires qui dépassaient le pittoresque pour parler un langage universel.

Depuis cette époque jusqu’à nos jours, non sans trébuchements et faux-pas, l’Amérique latine a progressé, mais, comme le disait César Vallejo dans ce vers : Il y a, frères, énormément à faire. Nous souffrons de moins de dictatures que naguère, sauf à Cuba et au Venezuela, prêt à l’aider, ainsi que dans de pseudo-démocraties populistes et grotesques, comme celles de Bolivie et du Nicaragua. Mais dans le reste du continent, tant bien que mal, la démocratie fonctionne, appuyée par un vaste consensus populaire, et pour la première fois dans notre histoire, nous avons une gauche et une droite qui, comme au Brésil, au Chili, en Uruguay, au Pérou, en Colombie, en République Dominicaine, au Mexique et dans presque toute l’Amérique centrale, respectent la légalité, la liberté de critiquer, les élections et l’alternance au pouvoir. C’est là le bon chemin et, si elle persévère, si elle combat l’insidieuse corruption et poursuit son intégration au monde, l’Amérique latine cessera enfin d’être le continent du futur pour devenir celui du présent.

Je ne me suis jamais senti un étranger en Europe ni, à vrai dire, nulle part ailleurs. Dans les endroits où j’ai vécu, à Paris, Londres, Barcelone et Madrid, Berlin, Washington et New York, au Brésil ou en République Dominicaine, je me suis senti chez moi. J’ai toujours trouvé un gîte où je pouvais vivre en paix et travailler, apprendre des choses, nourrir des illusions, rencontrer des amis, faire de bonnes lectures et trouver des sujets d’écriture. Il ne me semble pas qu’être devenu, sans me le proposer, un citoyen du monde, ait affaibli ce qu’on appelle « les racines », mes liens avec mon propre pays – ce qui n’aurait pas non plus grande importance –, car s’il en avait été ainsi, les expériences péruviennes ne continueraient pas à alimenter mon écriture et n’apparaîtraient pas toujours dans mes histoires, même quand celles-ci semblent se passer très loin du Pérou. Je crois que de vivre tant de temps hors du pays où je suis né a plutôt renforcé ces liens, en leur adjoignant une perspective plus lucide, et la nostalgie, qui sait faire la différence entre le contingent et le substantiel et maintient dans tout leur éclat les souvenirs. L’amour de son pays natal n’est pas une obligation, mais, à l’instar de tout autre amour, c’est un mouvement spontané du cœur, comme celui qui unit les amants, les parents et leurs enfants, et les amis entre eux.

Le Pérou, je le porte dans mes entrailles parce que j’y suis né, que j’y ai grandi et m’y suis formé, et que j’ai vécu là ces expériences d’enfance et de jeunesse qui ont modelé ma personnalité, forgé ma vocation, et parce que c’est là que j’ai aimé, haï, joui, souffert et rêvé. Ce qui s’y passe m’affecte davantage, me touche et m’exaspère plus que ce qui se produit ailleurs. Je ne l’ai pas cherché ni ne me le suis imposé, il en est simplement ainsi. Certains compatriotes m’ont accusé de traîtrise et j’ai été sur le point de perdre ma citoyenneté quand, pendant la dernière dictature, j’ai demandé aux gouvernements démocratiques du monde de pénaliser le régime par des sanctions diplomatiques et économiques, comme je l’ai toujours fait avec toutes les dictatures, de quelque nature qu’elles aient été, celle de Pinochet et de Fidel Castro, celle des talibans en Afghanistan, celle des imams d’Iran, celle de l’apartheid de l’Afrique du Sud, celle des satrapes en uniforme de la Birmanie (aujourd’hui Myanmar). Et je le referais demain si – ne le veuille le destin et ne le permettent les Péruviens – le Pérou était victime une fois de plus d’un coup d’État qui réduirait à néant notre fragile démocratie. Ce n’était certes pas sous l’effet précipité et passionnel du ressentiment, comme l’ont écrit quelques gratte-papier habitués à juger les autres à partir de leur propre petitesse. Ce fut un acte conforme à ma conviction qu’une dictature représente le mal absolu pour un pays, une source de brutalité et de corruption, et de profondes blessures qui tardent longtemps à se refermer, qui empoisonnent son avenir et créent des habitudes et des pratiques malsaines qui se prolongent au long des générations en retardant la reconstruction démocratique. C’est pourquoi les dictatures doivent être combattues sans ménagement, par tous les moyens à notre portée, y compris par des sanctions économiques. Il est déplorable que les gouvernements démocratiques, au lieu de donner l’exemple en se solidarisant avec ceux qui, comme les Dames en Blanc de Cuba, les résistants du Venezuela, ou Aung San Suu Kyi et Liu Xiaobo, affrontent courageusement les dictatures dont ils pâtissent, se montrent souvent bienveillants, non envers eux mais envers leurs bourreaux. Ces personnes courageuses, en combattant pour leur liberté, luttent aussi pour la nôtre.

Un de mes compatriotes, José María Arguedas, a qualifié le Pérou de pays de « tous les sangs ». Je ne crois pas qu’il y ait de meilleure formule pour le définir. C’est ce que nous sommes et avons dans nos veines, tous les Péruviens, que nous le voulions ou pas : une somme de traditions, de races, de croyances et de cultures provenant des quatre points cardinaux. Je suis fier de me sentir héritier des cultures précolombiennes qui fabriquèrent les tissus et les manteaux de plumes de Nazca et de Paracas, et les céramiques mochicas ou incas qui sont exhibées dans les meilleurs musées du monde, des bâtisseurs du Machu Picchu, du Grand Chimú, Chan Chan, Kuelap, Sipán, des huacas de la Sorcière, du Soleil et de la Lune ; fier aussi des Espagnols qui, dans leur bagage, avec leurs épées et leurs chevaux, apportèrent au Pérou la Grèce et Rome, la tradition judéo-chrétienne, la Renaissance, Cervantès, Quevedo et Góngora, ainsi que la rude langue de Castille adoucie par les Andes. Et qu’avec l’Espagne l’Afrique, avec sa robustesse, sa musique et son imagination effervescente, soit venue aussi enrichir l’hétérogénéité péruvienne. Si nous grattons un peu nous découvrons que le Pérou, comme l’Aleph de Borges, est en petit format le monde entier. Quel privilège extraordinaire que celui d’un pays qui n’a pas une identité parce qu’il les a toutes !

La conquête de l’Amérique fut cruelle et violente, comme toutes les conquêtes, certes, et nous devons la critiquer, mais sans oublier, ce faisant, que ceux qui commirent ces saccages et ces crimes furent, en grand nombre, nos arrière-grands-parents et nos trisaïeuls, les Espagnols qui allèrent aux Amériques et s’y métissèrent, non ceux qui restèrent sur leurs terres. Cette critique, pour être juste, doit être une autocritique. Parce qu’en devenant indépendants de l’Espagne, voici deux cents ans, ceux qui assumèrent le pouvoir dans les anciennes colonies, au lieu de racheter l’Indien et de lui rendre justice pour les dommages anciens, ont continué à l’exploiter avec autant de cupidité et de férocité que les conquistadores, voire, dans quelques pays, en le décimant et l’exterminant. Disons-le clairement : depuis deux siècles, l’émancipation des indigènes est de notre responsabilité exclusive et nous l’avons manquée. Elle demeure toujours en suspens dans toute l’Amérique latine. Il n’y a pas une seule exception à cet opprobre et à cette honte.

J’aime l’Espagne autant que le Pérou et ma dette envers elle est aussi grande que l’est ma gratitude. Sans l’Espagne je ne me trouverais pas aujourd’hui à cette tribune, ni ne serais un écrivain connu ; comme tant d’autres collègues infortunés, je serais sans doute dans les limbes des scribouillards malchanceux, sans éditeurs, sans récompenses, sans lecteurs, dont le talent peut-être – triste consolation – serait découvert par la postérité. C’est en Espagne que furent publiés tous mes livres et que j’ai obtenu une reconnaissance excessive ; et que des amis comme Carlos Barral et Carmen Balcells, ainsi que tant d’autres, se sont évertués à trouver des lecteurs à mes histoires. Et l’Espagne m’a accordé une seconde nationalité quand j’allais perdre la mienne. Je n’ai jamais senti la moindre incompatibilité entre être péruvien et avoir un passeport espagnol parce que j’ai toujours pensé que l’Espagne et le Pérou sont l’avers et le revers d’une même chose, et pas seulement dans ma petite personne, mais également dans des réalités essentielles comme l’histoire, la langue et la culture.

De toutes les années que j’ai vécues sur le sol espagnol, je me rappelle dans leur fulgurance les cinq ans passés dans ma chère Barcelone au début des années soixante-dix. La dictature de Franco était toujours debout et fusillait encore, mais c’était déjà un fossile effiloché, et, surtout dans le domaine de la culture, incapable de conserver les contrôles de naguère. Des failles s’ouvraient que la censure ne parvenait pas à colmater et c’est par ces entrebâillements que la société espagnole absorbait de nouvelles idées, des livres, des courants de pensée, des valeurs et des formes artistiques jusque là interdits pour cause de subversion. Aucune ville ne profita autant et mieux que Barcelone de ce début d’ouverture ni ne vécut un bouillonnement semblable dans le domaine des idées et de la création. Elle devint la capitale culturelle de l’Espagne, le lieu où il fallait être pour respirer cet avant-goût de la liberté qui allait venir. Et, d’une certaine façon, elle fut aussi la capitale culturelle de l’Amérique latine par la quantité de peintres, d’écrivains, d’éditeurs et d’artistes en provenance des pays latino-américains qui s’y installèrent, ou allaient et venaient à Barcelone, parce que c’est là qu’il fallait se trouver si l’on voulait être un poète, un romancier, un peintre ou un compositeur de notre temps. Ce furent pour moi des années inoubliables de compagnonnage, d’amitié, de complicité et de fécond travail intellectuel. Tout comme Paris auparavant, Barcelone fut une Tour de Babel, une ville cosmopolite et universelle, où il était stimulant de vivre et de travailler, et où, pour la première fois depuis l’époque de la guerre civile, des écrivains espagnols et latino-américains se mêlèrent et fraternisèrent, en se reconnaissant maîtres d’une même tradition et alliés dans une entreprise commune ; et la certitude que la fin de la dictature était imminente et que dans l’Espagne démocratique la culture serait le protagoniste principal.

Bien qu’il n’en allât pas exactement ainsi, la transition espagnole de la dictature à la démocratie a été une des meilleures histoires des temps modernes, car elle a montré comment, lorsque la sagesse et la raison prévalent et les adversaires politiques rangent au vestiaire le sectarisme en faveur du bien commun, des faits prodigieux peuvent se produire comme ceux des romans du réalisme magique. La transition espagnole de l’autoritarisme à la liberté, du sous-développement à la prospérité, d’une société de contrastes économiques et d’inégalités tiers-mondistes à un pays de classes moyennes, son intégration à l’Europe et son adoption en quelques années d’une culture démocratique, a fait l’admiration du monde entier et enclenché la modernisation de l’Espagne. Cela a été pour moi une expérience émouvante et enrichissante que de la vivre de très près et, par moments, de l’intérieur. Puissent les nationalismes, fléau incurable du monde moderne et aussi de l’Espagne, ne pas gâcher cette histoire heureuse.

Je déteste toute forme de nationalisme, d’idéologie – ou plutôt de religion – provinciale, aux idées courtes et exclusives, qui rogne l’horizon intellectuel et dissimule en son sein des préjugés ethniques et racistes, car elle transforme en valeur suprême, en privilège moral et ontologique, la circonstance fortuite du lieu de naissance. En même temps que la religion, le nationalisme a été la cause des pires boucheries de l’histoire, comme celle des deux guerres mondiales et de la saignée actuelle au Moyen-Orient. Rien n’a contribué autant que le nationalisme à la balkanisation de l’Amérique latine, ensanglantée par des combats et des litiges insensés, et gaspillant des ressources astronomiques en achat d’armes au lieu de construire écoles, bibliothèques et hôpitaux.

Il ne faut pas confondre le nationalisme avec ses œillères et son refus de « l’autre », toujours source de violence, avec le patriotisme, sentiment sain et généreux, d’amour de la terre où l’on a vu le jour, où ont vécu ses ancêtres et se sont forgés les premiers rêves, paysage familier de géographies, d’êtres chers et d’événements qui deviennent des moments-clés de la mémoire et des boucliers contre la solitude. La patrie ce ne sont ni les drapeaux ni les hymnes, ni les discours apodictiques sur des héros emblématiques, mais une poignée de lieux et de personnes qui peuplent nos souvenirs et les teintent de mélancolie, la sensation chaude que, où que nous soyons, il existe un foyer auquel nous pourrons retourner.

Le Pérou est pour moi cet Arequipa où je suis né mais n’ai jamais vécu, une ville que ma mère, mes grands-parents, mes oncles et tantes m’ont appris à connaître à travers leurs souvenirs et leurs regrets, parce que toute ma tribu familiale, comme font généralement les Aréquipègnes, a toujours transporté avec elle la ville Blanche dans son existence nomade. Le Pérou c’est cette Piura du désert, ce caroubier et ce petit âne patient, que les Piurans de ma jeunesse appelaient « le pied de l’autre » – triste et bel appellatif –, ville où j’ai découvert que ce c’étaient pas les cigognes qui apportaient au monde les bébés, mais les couples en faisant des horreurs qui étaient un péché mortel. Le Pérou c’est ce collège San Miguel et le théâtre Variedades où pour la première fois j’ai vu sur scène une œuvrette écrite par moi. C’est ce coin de Diego Ferré et Colón, dans le Miraflores liménien, que nous appelions le Quartier Joyeux, où j’ai troqué mes culottes courtes contre un pantalon, où j’ai fumé ma première cigarette, où j’ai appris à danser, à tomber amoureux et à faire des déclarations aux filles. C’est la poussiéreuse et brinquebalante salle de rédaction du journal La Crónica où, à l’âge de seize ans, j’ai fait mes premiers pas dans le journalisme, un métier qui, avec la littérature, a occupé presque toute ma vie et m’a permis, comme les livres, de vivre davantage, de connaître mieux le monde et de fréquenter des gens de toute part et de toute nature, des gens excellents, bons, méchants et exécrables. C’est le collège militaire Leoncio Prado où j’ai appris que le Pérou n’était pas ce petit réduit de classe moyenne où j’avais vécu jusqu’alors confiné et protégé, mais un grand et vieux pays, violent et inégalitaire, secoué par toutes sortes de tempêtes sociales. Ce sont les cellules clandestines de Cahuide où, avec une poignée de condisciples de l’université San Marcos, nous préparions la révolution mondiale. Et le Pérou, enfin, ce sont mes amis du Mouvement Liberté avec qui, trois années durant, au milieu des bombes, des coupures d’électricité et des attentats terroristes, nous avons œuvré en défense de la démocratie et pour la culture de la liberté.

Le Pérou c’est Patricia, ma cousine, nez retroussé et caractère indomptable, avec qui j’ai eu la chance de me marier voici quarante-cinq ans et qui supporte encore mes manies, mes névroses et ces crises de rage qui m’aident à écrire. Sans elle ma vie aurait été emportée depuis longtemps dans un tourbillon chaotique, sans connaître la naissance d’Álvaro, de Gonzalo et de Morgana, ni des six petits-enfants qui nous prolongent et réjouissent notre existence. C’est elle qui fait tout et fait tout bien. Elle résout les problèmes, gère les finances, met en ordre le chaos, maintient à distance les journalistes et les intrus, défend mon temps, décide des rendez-vous et des déplacements, fait et défait les valises, et elle est si généreuse que, même lorsqu’elle croit me gronder, elle me fait le meilleur des éloges : « Mario, tu ne sers qu’à une chose, à écrire ».

Revenons à la littérature. Le paradis de l’enfance n’est pas pour moi un mythe littéraire, mais une réalité que j’ai vécue et dont j’ai joui dans la grande maison familiale aux trois patios, à Cochabamba, où, avec mes cousines et mes camarades de classe, l’on pouvait mimer les histoires de Tarzan et de Salgari, et à la préfecture de Piura, sous les poutres de laquelle nichaient les chauves-souris, ombres silencieuses qui peuplaient de mystère les nuits étoilées de cette terre chaude. Ces années-là, écrire était un jeu auquel ma famille applaudissait, une grâce pour laquelle on m’acclamait, moi, le petit-fils, le neveu, le fils sans père, parce que mon père était mort et se trouvait au ciel. C’était un monsieur de haute taille et joli garçon, en uniforme de marin, dont la photo trônait sur ma table de chevet et qu’après avoir fait mes prières j’embrassais avant de m’endormir. Un matin à Piura, dont je crois ne m’être jamais remis, ma mère me révéla que ce monsieur, en vérité, était vivant. Et que ce même jour nous irions vivre avec lui à Lima. J’avais onze ans et, dès lors, tout changea. Je perdis mon innocence et découvris la solitude, l’autorité, la vie adulte et la peur. Mon salut fut de lire, lire les bons livres, me réfugier dans ces mondes où vivre était exaltant, intense, une aventure après l’autre, où je pouvais me sentir libre et être à nouveau heureux. Et d’écrire, en cachette, comme quelqu’un qui se livre à un vice inavouable, à une passion interdite. La littérature cessa d’être un jeu, pour devenir une façon de résister à l’adversité, de protester, de me révolter, d’échapper à l’intolérable : ma raison de vivre. Dès lors et jusqu’à présent, dans toutes les circonstances où je me suis senti abattu ou meurtri et au bord du désespoir, me livrer corps et âme à mon travail de fabulateur a été la lumière qui signale la sortie du tunnel, la planche de salut qui porte le naufragé jusqu’au rivage.

Bien que cela représente beaucoup de travail et me fasse suer à grosses gouttes, et qu’à l’instar de tout écrivain je ressente parfois la menace de la paralysie ou de la sècheresse de l’imagination, rien ne m’a fait autant jouir dans la vie que de passer des mois et des années à bâtir une histoire, depuis sa naissance incertaine, cette image que la mémoire a emmagasinée à partir de quelque expérience vécue et devenue inquiétude, enthousiasme, fantaisie, jusqu’à sa germination en projet et en décision de tenter de transformer ce brouillard peuplé de fantômes en une histoire. « Écrire est une manière de vivre », a dit Flaubert. Oui, assurément, une manière de vivre dans l’illusion et la joie, avec un feu crépitant dans la tête, en luttant contre les mots indociles jusqu’à les maîtriser, en explorant le vaste monde comme un chasseur derrière des proies convoitées pour alimenter la fiction en herbe et apaiser cet appétit vorace de toute histoire qui, en grossissant, voudrait avaler toutes les histoires. Arriver à sentir le vertige auquel nous pousse un roman en gestation, quand il prend forme et semble commencer à vivre pour son propre compte, avec des personnages qui bougent, agissent, pensent, sentent et exigent respect et considération, auxquels on ne peut plus imposer arbitrairement une conduite et qu’on ne peut priver de leur libre-arbitre sans les tuer, sans que l’histoire perde son pouvoir de persuasion, telle est l’expérience qui me fascine tout autant que la première fois, aussi pleine et vertigineuse que lorsqu’on fait l’amour avec la femme aimée des jours, des semaines et des mois, sans s’arrêter.

En parlant de la fiction, je vous ai beaucoup parlé du roman et peu du théâtre, une autre de ses formes éminentes. C’est, bien sûr, une grande injustice. Le théâtre fut mon premier amour, depuis que, dans mon adolescence, je vis représenter au théâtre Segura, de Lima, La mort d’un commis voyageur, d’Arthur Miller, spectacle qui me bouleversa d’émotion et me poussa à écrire un drame sur les Incas. Si la Lima des années cinquante avait connu un mouvement théâtral j’aurais été dramaturge plutôt que romancier. Comme il n’y en avait pas, cela m’a orienté de plus en plus vers l’art narratif. Mais mon amour pour le théâtre n’a jamais cessé, il a sommeillé pelotonné à l’ombre des romans, comme une tentation et une nostalgie, surtout quand je voyais quelque pièce qui me subjuguait. À la fin des années soixante-dix, le souvenir tenace d’une grand-tante centenaire, la Mamaé, qui, au dernier temps de sa vie, rompit avec la réalité environnante pour se réfugier dans les souvenirs et la fiction, me suggéra une histoire. Et je sentis, comme un signe du destin, que c’était là une histoire pour le théâtre, et que c’est seulement sur les planches qu’elle connaîtrait l’animation et la splendeur des fictions réussies. Je l’ai écrite avec le tremblement excité du débutant et j’ai eu un tel plaisir en la voyant mise en scène, avec Norma Aleandro dans le rôle de l’héroïne, que, depuis, entre deux romans, deux essais, j’ai récidivé plusieurs fois. Mais ce que je n’aurais jamais imaginé, c’est qu’à l’âge de soixante-dix ans j’allais monter, à vrai dire, me traîner sur les planches pour jouer. Cette aventure téméraire m’a faire vivre pour la première fois en chair et en os le miracle que cela représente, pour quelqu’un qui a passé sa vie à écrire des fictions, que d’incarner pour quelques heures un personnage issu de son imagination, de vivre la fiction face au public. Je ne pourrais jamais assez remercier mes chers amis, le metteur en scène Joan Ollé et l’actrice Aitana Sánchez Gijón, pour m’avoir poussé à partager avec eux cette fantastique expérience (malgré tout mon trac).

La littérature est une représentation fallacieuse de la vie qui, néanmoins, nous aide à mieux la comprendre, à nous orienter dans le labyrinthe dans lequel nous sommes nés, que nous traversons et où nous mourons. Elle nous dédommage des revers et des frustrations que nous inflige la vie véritable et grâce à elle nous déchiffrons, du moins partiellement, ce hiéroglyphe qu’est souvent l’existence pour la grande majorité des êtres humains, principalement pour nous, qui abritons plus de doutes que de certitudes, et avouons notre perplexité devant des sujets tels que la transcendance, le destin individuel et collectif, l’âme, le sens ou le non-sens de l’histoire, l’en-deçà et l’au-delà de la connaissance rationnelle.

J’ai toujours été fasciné en imaginant cette circonstance incertaine où nos ancêtres, à peine différents encore de l’animal, sitôt né le langage qui leur permettait de communiquer entre eux, ont commencé, dans les cavernes, autour d’un feu de bois, les nuits pleines de menaces – éclairs, tonnerres, grognements de fauves –, à inventer des histoires et à se les raconter. Ce fut là le moment crucial de notre destin, car c’est dans ces cercles d’êtres primitifs suspendus à la voix et à l’imagination du conteur qu’a débuté la civilisation, ce long cheminement qui, peu à peu, allait nous humaniser et nous permettre d’inventer l’individu souverain, en le détachant de la tribu et, avec lui, la science, les arts, le droit et la liberté, à scruter les entrailles de la nature, du corps humain, de l’espace et à voyager dans les étoiles. Ces contes, fables, mythes, légendes, qui résonnèrent pour la première fois comme une musique nouvelle devant des auditoires intimidés par les mystères et les dangers d’un monde où tout était inconnu et dangereux, durent représenter un bain rafraîchissant, un havre pour ces esprits toujours sur le qui-vive, pour qui exister voulait dire à peine manger, s’abriter des éléments, tuer et forniquer. Dès qu’ils commencèrent à rêver en collectivité, à partager leurs chimères, incités par les conteurs, ils cessèrent d’être ligotés à la noria de la survie, à ce tourbillon d’activités abrutissantes, et leur vie devint songe, jouissance, fantaisie, et un dessein révolutionnaire – celui de rompre ce confinement, changer et améliorer –, un combat pour apaiser ces aspirations et ces ambitions suscitées chez eux par les vies figurées, et la curiosité d’élucider les inconnues qui constellaient leur environnement.

Ce processus jamais interrompu s’est enrichi ensuite avec la naissance de l’écriture, et les histoires non seulement s’écoutaient, mais pouvaient aussi se lire, accédant à la permanence que leur confère la littérature. Aussi faut-il le répéter sans cesse jusqu’à en convaincre les nouvelles générations : la fiction est plus qu’un divertissement, plus qu’un exercice intellectuel qui aiguise la sensibilité et éveille l’esprit critique. C’est une nécessité indispensable pour que la civilisation continue d’exister, en se renouvelant et en conservant en nous le meilleur de l’humain. Pour que nous ne revenions pas à la barbarie de la non-communication et que la vie ne se réduise pas au pragmatisme des spécialistes qui voient les choses en profondeur mais ignorent ce qui les entoure, précède et prolonge. Pour qu’après avoir inventé les machines qui nous servent nous ne devenions pas leurs esclaves et serviteurs. Et parce qu’un monde sans littérature serait un monde sans désirs, sans idéal, sans insolence, un monde d’automates privés de ce qui fait que l’être humain le soit vraiment : la capacité de sortir de soi-même pour devenir un autre et des autres, modelés dans l’argile de nos rêves.

De la caverne au gratte-ciel, de la massue aux armes de destruction massive, de la vie tautologique de la tribu à l’ère de la globalisation, les fictions de la littérature ont multiplié les expériences humaines, en empêchant que, hommes et femmes, nous ne succombions à la léthargie, au repli sur soi, à la résignation. Rien n’a semé autant l’inquiétude, secoué autant l’imagination et les désirs que cette vie de mensonges que nous ajoutons à celle que nous avons grâce à la littérature afin de connaître la grande aventure et la grande passion que la vie véritable ne nous donnera jamais. Les mensonges de la littérature deviennent des vérités à travers nous, ses lecteurs, transformés, contaminés d’aspirations et cela par la faute de la fiction, remettant toujours en question la médiocre réalité. Par ce sortilège, qui nous berce de l’illusion d’avoir ce que nous n’avons pas, d’être ce que nous ne sommes pas et d’accéder à cette existence impossible où, comme des dieux païens, nous nous sentons terrestres et éternels à la fois, la littérature introduit dans nos esprits la non-conformité et la rébellion, qui sont derrière toutes les prouesses ayant contribué à diminuer la violence dans les rapports humains. À diminuer la violence, non à en finir avec elle. Parce que la nôtre sera toujours, heureusement, une histoire inachevée. C’est pourquoi nous devons continuer à rêver, à lire et à écrire, ce qui est la façon la plus efficace que nous ayons trouvée de soulager notre condition périssable, de triompher de l’usure du temps et de rendre possible l’impossible.

Mario Vargas Llosa

Stockholm, 7 décembre 2010

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